Prose Lancelot de Guillaume Artous-Bouvet

« Nommé et non nommé ne s’additionnent pas : tiennent une voie chaque, où des commencements silhouettés reviennent. » (page 10)

Le livre de Guillaume Artous-Bouvet se compose de trois textes, Prose Lancelot, Monologues de la forme et le Chant de personne. L’ensemble ainsi constitué pourrait passer pour un sommet inaccessible aux exégètes, voire aux lectrices et aux lecteurs, tant la langue peut sembler rude de prime abord.

Dans Prose Lancelot (2015), — texte qui s’inspire du cycle arthurien —, l’écriture est innervée par la déclinaison fantôme de l’ancien français [1] qui survit ici à l’état de spectre syntaxique.

« Ombre objective odore dans le pas : une fibre s’éteint sur l’ivoire. Un cherche soustraction, que fut celle. […] Un s’unit, futuré, où nom s’évide sien. » (p. 11)

Le sentiment d’inquiétante étrangeté de la langue ici déployée persiste à la lecture des Monologues de la forme (2016) et du Chant de personne (2017) : antéposition, rétroposition, apposition, néologismes (notamment avec des préfixes privatifs), — tout un arsenal linguistique qui pourrait faire passer, à tort, l’expérience de lecture pour une joute verbale, au risque de désarçonner le lecteur et la lectrice.

« À l’inclosion de lui s’assemblent des enfances : cependant non taiseuses. Rien ne remembre sauf, sinon quelque orphanté récitable. […] Un là s’éprit, lacustre. Par mère secondaire, et comme dénoyé : davidien réservé, dans la douleur de celle. Il fut fils vertical : bruneur claire et phraseuse, épaulée. Un fut d’abord un seul, sous un ciel contestable. » (p. 22)

Les exégètes insistent sur l’érudition, le sous-texte, la réécriture du mythe [2]. L’auteur est par ailleurs directeur de la collection Raisons poétiques au sein de laquelle il invite des poètes à penser la poésie [3]. Cependant, tout ceci aurait tendance à nous faire perdre de vue l’essentiel : la beauté absolue de cette langue. Une beauté à couper le souffle.

« Départir est de diaire : solitude gravide. […] Un est Un de bataille : miroir d’homme solu, déparé. Nul voyable fait Un, ni semblable gardé. L’ombre a une tombée précise, sur la terre. » (p. 12).

Face à ce livre, la lectrice et le lecteur ne doivent pas se préoccuper de comprendre le texte, comme on a pu le leur apprendre dans les manuels scolaires [4]. Ce qui importe ici c’est moins la compréhension du texte, sa signification, que la contemplation de la langue, prise dans sa dimension esthétique.

« Astre quel, rompt

D’avec terre d’eau, dans la beauté (telle, de l’aplat pur)

Lève si (ciel faisant), au multiple d’airain, où paraître (sol des mûrissements)

Quand trouvent-ils, bâti : nom-de-lieu (en lisière des sels : la toute viande noire, vivant) » (p. 90)

Je fais une nouvelle fois appel ici à la notion de littérarité, — théorie critique de la valeur littéraire d’un objet donné —, définie comme étant ce qui révèle le caractère esthétique d’un texte, la performativité absolue du langage pris dans sa fonction poétique, c’est-à-dire l’acte de création d’un objet du langage dont le référent n’est autre que sa propre fin.

Rarement le signal de la fonction poétique du langage n’aura été aussi fort, au point de brouiller celui des autres fonctions, — tout en interrogeant, dans un mouvement second, la fonction métalinguistique, à savoir le code lui-même.

« Si s’enfoncent fictions, dans la terre formelle, résistive. Un frère est un vivant consisté, de colère. » (p. 46)

Guillaume Artous-Bouvet fait de la langue un objet que l’on regarde. Rarement l’esthétique de la langue n’aura ainsi été poussée aussi loin. Le geste d’écriture du poète est ici comparable à celui de Marcel Duchamp avec le ready-made : la langue ne sertplus à communiquer (ou très faiblement) et devient un objet de contemplation.

« Il est de songerie, passible : le monde informe à peine. Cinq sont seulement bruit : à pères mécaniques comme, ou anges crédités. Au ciel d’hystère unique, une mère finit. » (p. 41)

Si d’autres poètes et poétesses s’intéressent de très près au fonctionnement du langage [5], Guillaume Artous-Bouvet s’intéresse, quant à lui, à la langue elle-même qui devient, dans son écriture, objet de sa fascination de poète, ou de son obsession, — pour reprendre le mot de Florence Pazzottu [6]. Car le poète est celui ou celle qui a l’obsession de la langue.

Avec ce sublime Prose Lancelot nous entrons dans le neuvième cercle de cette fascinante obsession.


Guillaume Artous-Bouvet, Prose Lancelot suivi de Monologues de la forme et de Chant de personne, collection Plupart du temps, éditions La rumeur libre, septembre 2020

[1] En ancien français, la déclinaison ne comporte que deux cas : le cas sujet, issu du nominatif latin, et le cas régime, issu de l’accusatif.

[2] Citons notamment les critiques de Jean-Nicolas Clamanges et de Gilles Jallet parues respectivement dans Poezibao (https://bit.ly/3r6isZT) et Sitaudis (https://bit.ly/3yV9SzN).

[3] À lire, l’excellent entretien que Guillaume Artous-Bouvet a accordé à Adrien Meignan, pour le site Un dernier livre avant la fin du monde (https://bit.ly/2TXIi6w), dont voici un extrait : « La poésie m’apparaît comme une activité essentiellement réflexive ou plus exactement pensive, en ceci qu’il n’y a poème qu’à condition d’une perplexité ou, pour reprendre un terme barthésien, d’une ‘‘pensivité’’ concernant le langage. Le poème en ce sens n’est peut-être rien d’autre que l’exercice en langue d’une inquiétude quant à la langue. Il n’y a donc pas pour moi contradiction, mais au contraire nécessaire articulation entre la pratique du poème et la ‘‘poétique’’ réflexive, qu’elle soit d’inspiration critique ou philosophique. »

[4] Nous conseillons de lire à ce propos la désopilante parodie de l’appareil critique des manuels scolaires dans Massacres de Typhaine Garnier (Lurlure, 2019).

[5] Mentionnons notamment Bruno Fern avec son livre dans les roues (éditions Louise Bottu, 2020) dont on pourra lire notre critique ici : https://chroniquesdesimposteurs.wordpress.com/2021/07/02/dans-les-roues-de-bruno-fern/

[6] https://remue.net/entretien-croise-1-2-avec-bernard-noel-florence-pazzottu-julien-blaine-jean


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