Vie nouvelle de Michaël Trahan

« J’ai une maladie : je vois le langage. », écrivait Barthes dans Roland Barthes par Roland Barthes. Étrange maladie que celle qui affecte certain.e.s écrivain.e.s, tout autant peut-être que celle qui touchera les lectrices et lecteurs de cette Vie nouvelle : voir l’émotion.

« Je traverse les photographies parce que je n’ai rien d’autre.

Je les ouvre en deux avec les ciseaux, parfois en trois.

Je me tiens devant cet ouvrage fait pour la vue.

Je n’y entre pas, je n’en sors pas. » (page 99)

Cette émotion, Michaël Trahan la travaille comme un matériau tangible, la rendant presque palpable dans chacun de ses vers, dans chacune des phrases de ce bouleversant texte d’adieu à l’enfance et à ses souffrances (« Je suis venu dire adieu à la douleur » p. 13), cet « ouvrage qui scinde la voix en deux » (p. 69) : « je suis le crâne / muet d’après la peine », écrit l’auteur (p. 20).

La douleur en fleur, le verbe en écorce, l’hypersensibilité de l’auteur affleure sous chaque signe mis au jour dans le champ d’exploration de sa phrase :

« Noir dit je ne peux pas noir est le nom de ce qui ne finit pas noir est un jeu qu’on perd chaque fois un visage impossible à distinguer noir coule en moi comme une reproduction à l’identique un soleil bleu qui ne tourne pas mais tombe plus vite que le portrait de n’importe qui. » (p. 18)

Vie nouvelle invite les lecteurices à une traversée du miroir dans les pas du narrateur qui « entre dans l’image » (p. 57) comme Dante et Virgile traversent les neuf cercles de l’Enfer : « J’ai cherché sous la voix le silence des morts », écrit Michaël Trahan dans ses vers liminaires (p. 13).

Les références à la première partie de la Divine Comédie sont nombreuses dans ce livre [1], notamment dans ces deux vers : « […] j’écris des poèmes / comme je me perds en forêt » (p. 16) qui renvoient aux trois premiers vers du chant I de L’Enfer (Inferno) : « Nel mezzo del cammin di nostra vita / mi trovai per una selva oscura, / ché la diritta via era smarrita. »

Ou, plus loin, et de manière plus appuyée :

« Neuf ans passèrent ainsi.

Dante et Barthes me dépouillaient,

m’effeuillaient.

Neuf vies brûlées pour la légende des heures,

Neuf vies brûlées pour la légende des heures,

neuf races neuf vagues neuf cercles neuf

pour annuler l’animal au miroir. » (p. 21)

Nous retrouvons ici le leitmotiv du miroir, c’est-à-dire de ce qui dédouble, coupant en deux dans le récit le « je » (séparant ainsi celui qui raconte dans le temps présent de celui qui est raconté dans le passé), comme on découpe une photographie ou une pellicule pour effectuer un montage.

« j’habite aujourd’hui (aujourd’hui seulement) la ligne miroir », écrit Michaël Trahan, juste après avoir cité une phrase de Denis Roche qui l’a accompagné tout au long de l’écriture de son livre [2], un livre où « la vie [est] écrite ligne par ligne » (p. 80).

Les propriétés de cet étrange miroir que l’auteur nous tend sont telles que nous nous y reflétons nous-mêmes et pouvons ainsi y lire les lignes de nos propres vies avec leurs longues théories de choses mortes, à l’instar du poète qui fait « la liste / des choses noires » (p. 20) [3] pour mieux se mettre à nu :

« Noir me réveille la nuit en pleurant

et j’ai besoin de m’expliquer sans détour.

J’ai trahi quelqu’un et j’ai cru mourir.

J’ai trahi quelqu’un et j’ai cru mourir.

Ceci est mon visage. Ce que je suis

va jusque-là. » (p. 19)

Nous imaginons toute la souffrance de « ce secret-là, noir, indigène » (p. 83) [4], ­— la disparition, l’absence, la mort, la violence (« le bruit des os » p. 68) —, une certaine quantité de souffrance nécessaire à cette renaissance, de celle que renferment, entre leurs pages incandescentes, les « livres qui brûlent » (p. 77) [5].

« Je pense roman : instructions, choses faciles,

choses masquées dans la boîte à mourir,

choses veut dire choses veut dire je ne veux pas. » (p. 105) [6]

Vie nouvelle est un merveilleux roman sentimental par poèmes qui recèle dans les plis et les replis secrets de ses pages brûlantes autant de ténèbres que de lumière.

Vous qui entrez dans cette œuvre aussi foisonnante que bouleversante, abandonnez toute désespérance.


Michaël Trahan, Vie nouvelle, collection Série QR, Le Quartanier, février 2021

[1] À propos des références à la Divine Comédie, nous renvoyons les lectrices et lecteurs à l’entretien de l’auteur par Mario Cloutier : https://mariocloutierd.com/2020/10/22/litterature-prendre-le-risque-de-soi/

[2] « Je vous dois la vérité & je vous la dirai. » (Denis Roche, Dépôts de savoir & de technique, Seuil).

[3] « Je pense aux vieilles cassettes, audio ou vidéo, / les bobines, la pellicule, toutes les choses noires / qui se déroulent comme des vies. » (p. 92)

[4] « La vérité est un tas de poussière, / un désastre, un fauteuil inconfortable. / Une voiture abandonnée au bord de la route. » (p. 68)

[5] Nous soulignons ici la polysémie de l’expression qui évoque tout autant les livres qui sentent le souffre que ceux qui dévorent leurs lecteurices.

[6] À rapprocher des deux vers : « Le langage me ramène au seuil. / Non pas à l’origine mais au refus. » (p. 107)


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