Devant l’immense de Rebecca Elson

« Oublie le fracas de la balistique,

Le monologue des pierres qui tombent,

Les vecteurs extrêmes

Et la rigueur des grilles numérotées. » (page 15)

Ce livre de poésie, publié à titre posthume, est le journal de bord terrestre d’une astronome et poétesse disparue en 1999, à l’âge de 39 ans. Les poèmes de Rebecca Elson reflètent les questionnements profonds d’une existence tour à tour inquiète, fragile et émerveillée. Une œuvre singulière où le questionnement devient émerveillement, où l’absence de réponse tient lieu de poétique de la transcendance.

« L’absence d’axe,

Le temps propre uniquement,

L’obscurité interne,

L’espace absolu.

….

Juste ta lampe sur la neige

Et les choses qui ralentissent,

Se font plus généreuses dans leur infinité. » (p. 56)

A responsibility to Awe a été publié après la mort de Rebecca Elson, disions-nous. La réception d’une œuvre posthume, qui plus est éditée pour la première fois dans une (superbe) traduction en français de Sika Fakambi, vingt ans après sa première parution, mériterait à elle seule une étude.

Rappelons simplement ici que la signification d’une œuvre n’est pas figée dans le temps mais qu’elle est historiquement construite par les différentes strates d’interprétations successives laissées par les critiques et les lecteurices sur le texte.

Si les divers éléments de présentation de l’ouvrage, — par ailleurs fort beau en tant qu’objet (comme tous les livres parus aux éditions L’arbre de Diane [1]) —, à savoir la préface, la présentation de l’autrice sur le rabat de gauche, la quatrième de couverture,  sont riches, ils peuvent néanmoins induire des axes de lecture qui risqueraient de nous faire passer à côté de certains aspects de l’écriture de Rebecca Elson.

Dans sa préface intitulée « Une dualité consolatrice », l’écrivaine Gaël Octavia insiste sur le caractère consolatoire qui marquerait selon elle la poésie de Rebecca Elson. Il s’agit là d’une vision schopenhauerienne de la littérature et de l’art considérés comme des palliatifs censés nous faire oublier un temps nos douleurs. Nous pensons, à la suite de Nietzsche,que l’art et la littérature sont au contraire de puissants stimulants.

Pendant dix ans, Rebecca Elson a lutté contre la maladie. Ce fait biographique ne saurait être ignoré tant la conscience de la mort prochaine imprègne son œuvre (« Et me voici prise d’une subite temporalité » p. 35).

« Quelquefois en antidote

À la peur de la mort,

Je mange les étoiles. » (p. 67)

Pour lire les poèmes de Rebecca Elson, il faut que l’expérience de lecture ait lieu au plus près des textes, en adoptant ce regard que l’autrice portait elle-même sur le monde, à savoir celui d’une fine observatrice capable de s’émerveiller de la moindre chose, parfois non sans humour, ainsi que nous pouvons le voir dans le sous-titre du poème « Théories du Tout » :« (Où le conférencier porte une chemise assortie à la peinture du mur) » (p. 21).

C’est sans doute en cela que Devant l’immense nous rappelle autant le monde de l’enfance, dans cette capacité de la poétesse à s’émerveiller des choses les plus ordinaires qui nous entourent, y compris dans les moments les plus sombres, comme dans le poème « Radiologie Sud », où elle décrit le faisceau lumineux aperçu au cours d’un examen médical :  

« Comme les vitres d’une fenêtre

Du Magritte un peu :

….

Champ de fleurs blanches et bleues

Sur la blouse d’hôpital,

Et tous mes os vivants. » (p. 55)

Au-delà de l’expérience immédiate, la poésie subtile et sensible de Rebecca Elson recompose à partir du « noir intraduisible » (p. 18) et des « signes de l’invisible » (p. 16) une géométrie du vivant « Pour sentir que nous pesons » (Ibid.).


Rebecca Elson, Devant l’immense (A responsibility to Awe), traduit de l’anglais par Sika Farambi, édition bilingue, collection La tortue de Zénon, L’arbre de Diane, mars 2021

[1] À écouter dans Les Imposteurs la lecture à deux voix par Rim Battal et Guillaume Richez de poèmes extraits de La paume plus grande que toi de Victoire de Changy : https://chroniquesdesimposteurs.wordpress.com/2020/09/29/la-paume-plus-grande-que-toi-de-victoire-de-changy-audio/

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