Métro 2033 de Dmitry Glukhovsky

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Moscou, année 2033, après cinq ans de guerre (la « grande guerre patriotique ») notre planète a été ravagée par les bombes nucléaires. Les rares survivants se sont réfugiés dans les profondeurs du métropolitain moscovite pour fuir les radiations. Des dizaines de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants, organisées en microsociétés dans chaque station. Seuls les stalkers, des mercenaires, remontent à la surface en quête de combustible, de munitions et de pièces détachées.

Artyom, jeune orphelin de 24 ans, aux sens aiguisés par une vie passée dans les ténèbres du métro, va accepter d’accomplir la mission secrète que lui confie le Chasseur, pour sauver sa station, la VDNKh, sur le point de tomber aux mains des « Noirs », des créatures mutantes qui dominent la surface et menacent d’envahir le métro. À cette fin, Artyom devra se rendre jusqu’à Polis.

Son périple le conduira à travers les différentes stations où il rencontrera, des néo-nazis, des communistes, des cannibales adorateurs du Grand Ver…

Artyom est-il l’élu annoncé par une prophétie ? Son destin est-il de sauver le métro d’une invasion des créatures mutantes qui hantent la surface ?

Le début du roman se traîne un peu, on s’impatiente, dans les starting-blocks, parce que l’on sait que le talentueux Dmitry Glukhovsky en a sous le pied et qu’il va nous embarquer loin à travers les cercles de ces enfers souterrains malfamés.

L’univers sorti tout droit du cerveau du romancier russe est d’une richesse foisonnante. Ne vous attendez pas à une faune et une flore kitsch comme dans un vieil épisode de Star Trek. L’imaginaire de l’auteur est sombre, monochrome, le trait est tracé au fusain, il n’a rien d’un décor de carton-pâte. C’est délicieusement anxiogène, – claustrophobes s’abstenir.

Ce que j’aime par-dessus tout chez Dmitry Glukhovsky c’est la profondeur de son œuvre. Rares sont les auteurs dont l’œuvre fait à ce point écho à la citation d’Hanna Arendt : « Aucune philosophie, aucune analyse, aucun aphorisme, quelque profonds qu’ils soient, ne se peuvent comparer en intensité et en plénitude de sens avec une histoire bien racontée. » (Vies politiques)

Commençons par ces créatures d’apparence monstrueuse, les Noirs. « Nul n’était capable de ressentir autre chose que l’effroi et le dégoût à la vue des Noirs. Des organismes à notre exact opposé. Voir un Noir, c’était comme voir un homme retourné à l’envers […]. » (page 644)

Poursuivons avec les stalkers, ces hommes revêtus de combinaisons protectrices, munis de masques à gaz aux verres teintés, armés jusqu’aux dents, redoutés et admirés, qui remontent à la surface pour chercher de quoi survivre, affrontant les terrifiantes créatures qui rôdent dans les bâtiments abandonnés par l’humanité. Le Chasseur est le premier stalker que rencontre le lecteur au début du roman. C’est lui qui confie à Artyom la lourde mission de transmettre un message à la station Polis.

Le métro lui-même est un personnage du roman, une entité vivante. «  [… ] le métro n’était pas simplement l’œuvre d’une compagnie de transport, ni simplement un abri antiatomique, ni la résidence forcée de quelques dizaines de milliers d’hommes… Quelqu’un y avait insufflé son étincelle de vie […]. Le métro était pourvu d’une intelligence singulière et inintelligible à l’être humain […] Pour l’heure, cette entité ne voulait pas qu’Artyom progresse dans la direction qu’il avait choisie, elle opposait sa propre volonté, puissante, sans âge, à la détermination du jeune homme qui voulait atteindre la fin du voyage. » (pp. 340-341)

Je ne m’étendrai pas sur les nombreuses rencontres que le jeune Artyom fait au cours de son odyssée des ténèbres, personnages, groupuscules politiques, sectes. Dmitry Glukhovsky fait œuvre d’anthropologue en décrivant ces microsociétés qui sont le reflet des nôtres.

La progression d’Artyom à travers les différentes stations le conduit à une prise de conscience de la condition humaine, de cette humanité qui survit terrée. En s’interrogeant sur le sens véritable de sa mission, il pose la question fondamentale du sens de notre existence.

Comme le personnage principal de Futu.re (Matricule 717), il en vient à se demander s’il est du bon côté. Car, se dit-il, les Noirs eux aussi pensent être du bon côté. Il comprend alors que « le point de vue serait le même des deux côtés du front ». « Cela signifiait-il que les Noirs considéraient les habitats de VDNKh comme les représentants du mal et des ténèbres ? »

Plus tard, en présence du soldat Uhlman qui ne doute pas et se contente d’obéir aux ordres sans réfléchir à sa condition, le jeune homme en vient à penser que « la différence entre eux tenait à ce que ses pérégrinations à travers le métro [l’]avaient forcé à voir le monde comme à travers les multiples facettes d’un prisme, alors que la dure vie d’Uhlman l’avait habitué à la regarder simplement : à travers le viseur d’un fusil de précision. » (p. 597)

La vérité n’est pas une et absolue mais plurielle et relative. Un relativisme aux multiples implications, tant morales que philosophiques, que Dmitry Glukhovsy reprendra pour le développer de façon magistrale dans son chef-d’œuvre, Futu.re.

Depuis le début du roman, Artyom est convaincu qu’il est l’élu, que sa mission ne fait qu’un avec son destin. Mais quelle part reste-t-il à son libre-arbitre si « toute décision prise n’[est] donc pas le fruit d’une volonté propre, mais d’une obéissance aveugle au fil conducteur de sa destinée » (p. 600), se demande-t-il. « Il ne pouvait plus croire désormais que la vie n’était qu’une succession de hasards. Il y avait trop de chemin parcouru. […] Il était trop tard pour douter. »

Trop tard pour douter. Premier constat de la lâcheté de cet anti-héros dépassé par les événements.

De nombreux passages de Métro 2033 s’apparentent au genre du thriller horrifique, un genre que Dmitry Glukhovsky maîtrise à la perfection. S’enfonçant dans les tunnels noirs comme l’encre, Artyom perçoit l’écho d’une présence hostile qui le suit. Les hommes qui empruntent seuls le mauvais tunnel ne reviennent jamais. Leurs cris d’effroi retentissent dans la nuit perpétuelle.

Les rebondissements dans Métro 2033 ne sont jamais gratuits. Chaque révélation amène Artyom à gravir un nouvel échelon qui le rapproche d’une conscience plus aiguë de sa condition, comme ici : « Le monde bascula. […] il vit l’espace d’une seconde tout ce qui lui était incompréhensible et inexpliqué. La réponse à ses doutes, à ses hésitations, à sa quête. Et cette réponse n’était pas du tout celle qu’avait imaginée Artyom depuis toujours. » (p.626)

Artyom se perd dans ce labyrinthe qui est aussi une projection mentale de son errance. Son cheminement à travers les tunnels suit la double progression de son esprit : le jeune homme essaie de remonter le cours du temps pour retrouver le visage de sa mère disparue (le dernier souvenir de sa mère est celui où elle lui tend une crème glacée, mais Artyom ne parvient pas à se rappeler de son visage, ce qui l’obsède), et, parallèlement, il pense accomplir ce qu’il croit être sa destinée, convaincu d’être l’élu.

C’est là l’une des grandes forces des livres de Dmitry Glukhovsky dont les romans ne sont pas des œuvres de pur divertissement, chacun transcendant les genres (science-fiction, thriller) pour mieux nous parler du crépuscule de notre civilisation.

« Je ne me définis pas comme un auteur de science-fiction », répond le romancier dans un entretien accordé à Télérama le 30 octobre 2015 à l’occasion de la parution en France de son chef-d’œuvre Futu.re. « Je trouve mon inspiration dans l’état de la société, et j’utilise l’imaginaire pour parler de la Russie post-soviétique et de la disparition des repères communistes. Je suis avant tout journaliste. »

Et de conclure, quand on lui pose la question de l’état de la science-fiction en Russie : « Heureusement, à côté de cette production [œuvres commerciales], il y a aussi quelques dystopies qui permettent d’envoyer un message de critique sociale déguisé à ceux qui le perçoivent. »

Dmitry Glukhovsky est un écrivain brillant. Né à Moscou en 1979, polyglotte (il parle six langues dont le français), diplômé en relations internationales, ancien journaliste (il a travaillé pour les chaînes Russia Today, EuroNews et Deutsche Welle), Dmitry Glukhovsky est un auteur surdoué. Métro 2033 s’est vendu à plus de 2 millions d’exemplaires dans le monde. Un succès populaire amplement mérité pour le premier roman de cette star émergente de la science-fiction dont la carrière pourrait suivre la trajectoire de cet autre grand écrivain populaire de notre temps, Stephen King.

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Les œuvres de Dmitry Glukhovsky allient avec brio exigences littéraires et réflexions philosophiques aux qualités qui font des grands romans populaires de véritables page-turners. L’apanage des plus grands.

Vous allez aimer vous perdre entre les lignes de ce roman de 653 pages, servi par la belle traduction de Denis E. Savine, aussi épais qu’un roman-feuilleton du XIXe siècle, comme son anti-héros, à travers ce labyrinthe mental et ces tunnels sombres.

En 2011, les éditions l’Atalante ont publié Métro 2034 (disponible en poche en avril 2017), une continuation, et la parution de Métro 2035 est (très) attendue pour mars 2017.

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Métro 2033 (Метро 2033) de Dmitry Glukhovsky, traduit du russe par Denis E. Savine, L’Atalante, collection La Dentelle du cygne, édition augmentée, janvier 2016, également disponible en poche, Livre de Poche, janvier 2017.

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