Le Tonneau magique de Bernard Malamud

DSC_0017Bernard Malamud during visit to Oregon State University. 1970s.

 « “Oui, soupira-t-il, l’argent c’était pour Dora. Seulement elle n’est pas malade, Lieb, elle est morte.

– Aïe !’’ s’écria Lieb en se tordant les mains.

Bessie se retourna, elle avait blêmi.

“Pas d’aujourd’hui, précisa-t-il par gentillesse, c’était il y a cinq ans.’’

Lieb gémit.

“L’argent, c’est pour mettre une pierre sur sa tombe. Elle n’en a jamais eu. Dimanche prochain, ça fera cinq ans qu’elle est morte et tous les ans je lui promets : “Dora cette année tu vas l’avoir ta pierre’’, mais les années passent et je lui donne jamais.’’ »

(L’emprunt in Le Tonneau magique, page 235)

Considéré par Philip Roth comme un chef-d’œuvre de la littérature nord-américaine (1), Le Tonneau magique est un classique aux États-Unis, couronné en 1959 par le National Book Award. En France, c’est grâce à Nathalie Zberro, directrice de collection aux éditions Rivages, que les lecteurs peuvent redécouvrir les œuvres de Bernard Malamud (1914-1986), grand écrivain injustement méconnu dans notre pays.

Le Tonneau magique est un ouvrage composé de treize contes cruels, treize comme les mois du calendrier hébraïque, marqués du sceau du deuil, ainsi que le laisse deviner la bougie représentée sur la couverture du livre, la Ner neshama, qui brûle pour l’âme tourmentée de ces personnages humains, trop humains, qui peuplent ces récits.

Dès la première lecture, on est frappé par la densité et la concision des incipits superbement ouvragés. Tout est là, en quelques phrases : « Il n’y a pas si longtemps vivait à New York, au nord de la ville, dans une petite chambre minimale et néanmoins bourrée de livres, Leo Finkle, qui étudiait à la yeshiva pour devenir rabbin. » (Le tonneau magique, p.  239) Mais ce qui surprendra le plus le lecteur, ce sont les chutes, telle celle, brutale, de Pitié qui se referme sur un tombereau d’injures proférées par Rosen.

Le lecteur s’éveille de chaque conte comme le dormeur au sortir d’un cauchemar. Les récits nous donnent à réfléchir, au-delà du temps dévolu à leur lecture. Chacun recèle sa part de secrets ensevelis sous un amas de mensonges ou d’illusions. Le Tonneau magique n’est pas une œuvre facile. Une lecture trop superficielle ne viendrait pas à bout de la richesse de sens de ces fables tragi-comiques.

Bernard Malamud peint une saisissante galerie de portraits d’éclopés : Rosen, qui n’a plus qu’un seul rein (Pitié), Kobotsky, arthritique, « frêle et ratatiné » (L’emprunt, p. 227), Panessa, bossu (La facture), Salzman, « squelette aux yeux hantés » (Le tonneau magique, p. 255)… C’est le malheur et la souffrance qui ont brisé leurs corps, tordu leurs membres. Et dans cette torsion, ce sont les tourments de l’âme que laisse apparaître avec une grande finesse Bernard Malamud.

Car l’écrivain américain aime tendrement ses personnages d’éclopés qu’il dessine, certes, au fusain, le trait noir, mais non sans les rehausser d’or, comme un enlumineur peignant les saints martyrs : « Kobotsky se rassit, le visage enluminé de tristesse » (op. cit., p. 234).

Bernard Malamud révèle la lumière et la beauté de ces corps brisés, tel le visage de Stella qui émeut tant Finkle qui y voit « l’usure jusqu’à l’os, le gâchis », parce qu’il y décèle, comme l’auteur, son âme, brûlant telle la bougie dans les ténèbres d’un monde corrompu par le mal, – l’enfer sur Terre -, qui porte un nom : Shoah.

« C’est ma toute petite, c’est ma Stella, qu’elle brûle en enfer ! » s’écrie Salzman (Le tonneau magique, p. 263). De fait, c’est le recueil tout entier qui est hanté par l’Holocauste et le spectre des victimes du nazisme. Les survivants se débattent, essayant de continuer à vivre dans ce monde où Dieu est absent. Manischevitz en fait l’amer constat en se rendant à la synagogue : « Est-ce qu’on peut aimer un roc, un balai, un vide ? Découvrant sa poitrine, il se mit à frapper sa carcasse et à se maudire pour avoir cru au-delà de ce qu’on peut croire. » (L’ange Levine, p. 67)

Chaque conte devient dès lors le récit des illusions perdues. Les espoirs de Manischevitz sont partis en fumée quand son commerce a brûlé (L’ange Levine). Le manuscrit de Fidelman, incapable de réécrire le premier chapitre de son étude (Le dernier Mohican), ainsi que celui de Mitka, l’écrivain raté (La fille de mes rêves), finissent tous les deux en cendres, cendres qui rappellent les crémations des camps d’extermination nazis, et la vanité de toute entreprise, quelle qu’elle soit, après la Shoah.

Ces Juifs qui ont échappé au génocide ont émigré en Amérique : Sobel est un rescapé (Les sept premières années), tout comme Axel (Pitié), Isabella (La dame du lac), ou encore Bessie (L’emprunt). L’histoire de Bessie, enchâssée dans le récit principal, résume d’ailleurs parfaitement la vision de l’auteur exprimée dans ces treize contes : Bessie a fui l’Europe pour vivre le rêve américain mais elle n’a en fait connu que la misère depuis qu’elle vit aux États-Unis.

Chaque personnage, pétri de souffrance, perd ses dernières illusions. Leur pauvreté extrême renvoie à l’envers impitoyable du rêve américain vécu comme un cauchemar. Et ni les mensonges, ni les faux-semblants, ne peuvent les sauver de leur chute inexorable. En dissimulant sa judéité à Isabella, Freeman perd la femme qu’il aime (La dame du lac). Trompé par Madeleine/Olga, Mitka se jette dans les bras d’une autre femme (La fille de mes rêves).

Comme dans tout conte, et pour reprendre la terminologie du schéma actantiel de Greimas, le héros est aidé dans sa quête par un « adjuvant », ici bien plus ambigu que dans un conte traditionnel, fût-il du Shtetl. Cet adjuvant prend tour à tour les traits d’un ange noir (L’ange Levine), d’un agent immobilier italien (La précieuse clé), d’un marieur juif (Le tonneau magique) ou de Susskind, Juif d’apparence spectrale (« vrai squelette ambulant » p. 192), dans Le dernier Mohican.

Susskind harcèle Fidelman, peintre raté, venu en Italie pour achever son étude consacrée à Giotto, le poursuivant sans cesse pour lui réclamer un costume. Il tourmente Fidelman, moins démon dostoïovskien que mauvaise conscience collective personnifiée, car il incarne (en os plus qu’en chair) la part refoulée du survivant qui a échappé aux camps nazis et croit au rêve américain.

Fidelman fuit Susskind jusqu’au moment où sa serviette, qui contient le premier chapitre de son étude, disparaît. Persuadé que le voleur n’est autre que son tourmenteur, le peintre raté se lance à sa recherche, suivant ainsi un schéma d’inversion des rôles fondamental dans l’interprétation de ce recueil.

Fidelman fait alors la cruelle expérience de la disparition, celle de son étude (qui part en fumée à la fin de la nouvelle), celle de son harceleur devenu insaisissable, mais aussi, à travers ce dernier, celle des victimes anonymes de la Shoah : « Au cimetière, désert en ce shabbat – il aurait fallu venir un dimanche – Fidelman passa parmi les tombes et lut les légendes gravées sur la pierre souvent surmontée d’un petit chandelier en laiton […]. “À mon père bien-aimé / Trahi par les fascistes maudits / Assassiné à Auschwitz par les barbares nazis / O criminee orribile’’ mais pas de Susskind. » (Ibid., pp. 217-218)

Susskind n’est autre que le double de Fidelman. La même inversion des rôles, le même dédoublement est à l’œuvre lorsque Gruber cherche à convaincre son vieux locataire Kessler de quitter le logement : « […] en regardant le vieillard, il s’aperçut qu’il était recroquevillé sur le sol dans la posture d’un homme en deuil. […] Puis la pensée le frappa avec une force terrible que l’endeuillé le pleurait. C’était lui qui était mort. » (Deuils, p. 35)

À travers ces treize incantations aux vivants et aux morts, Bernard Malamud interroge l’altérité, nous tendant un miroir qui nous renvoie l’image de notre plus grande terreur : notre humanité.


Le Tonneau magique (The Magic Barrel), de Bernard Malamud, traduit de l’anglais (États-Unis) par Josée Kamoun, éditions Rivages, mars 2018.

(1) « L’auteur me semblait avoir croqué ses juifs soli­taires et leur forme spécifique d’échec, juif, immigrant – ces malamudiens “en éternelle souffrance” – avec la même authen­ticité que Samuel Beckett dans des œuvres plus longues, Molloy et Malone, ses héros accablés de ­misères. » (Philip Roth, Parlons travail, Gallimard, 2004)

 


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