L’Eau du bain de Rim Battal par Pierre Troullier

Couv« En face un cœur de satin noir, debout sur sa tige c’est

un gouffre, une blessure à talons

son parfum est teinté au chalumeau

pas gênée du tout par ses mains liées,

par le désordre qui l’habite pour se dire mère

Elle se vante en marchant droit sur ses aiguilles :

les escaliers se souviennent

Devant le marcheur déterminé, elle flageole » (page 87)

Au commencement était le Verbe, mais également l’épisiotomie. La poétesse Rim Battal, avec une audace qui oscille entre élégance lyrique et crudité assumée, fonde en effet la poétique de son recueil sur cet acte chirurgical qui consiste à inciser le périnée de la parturiente, voire sur le point du mari, ce point de suture supplémentaire ajouté quand on recoud le périnée.

À ce titre, la scène fondamentale de ce recueil consacré à toutes les étapes de la maternité, scène sans doute appelée à devenir culte dans la poésie contemporaine de langue française, montre ainsi la locutrice en train d’uriner dans une position délicate : afin que l’urine n’enflamme pas sa plaie, elle se met en levrette sur le rebord de sa cuvette. « Mère et putain trouvent encore une fois pose commune. » (page 23) Est-elle mère, la poétesse, est-elle putain ? Cette interrogation, qui parcourt l’œuvre, restera sans réponse nette, signe d’une ambiguïté qui garantit justement la possibilité d’interprétations multiples.

Mais la mère en cache une autre, la sienne. La locutrice est une jeune mère qui tient son journal poétique de grossesse, d’accouchement et de ses débuts comme mère (« Il est 5h58 : il fait trop chaud (en vrai, une brise fraîche traverse la pièce) et la vie est moche (en vrai, c’est un jeu sublime). J’allaite mon enfant pour la troisième fois cette nuit. », p. 41). Mais sa propre mère, invoquée dans l’ouverture poignante du recueil, occupe le texte de manière si omniprésente que l’œuvre semble enceinte de cette mère de la mère, enceinte de cette grand-mère dont la locutrice se dit « [la] marionnette, [la] poupée de cire et de bois et de son » (p. 10).

Le long poème liminaire adressé à « maman », poème où s’entrelacent la piété filiale et l’amour vache, peut donner à penser que le recueil est conçu pour jeter cette mère avec l’eau du bain, et non pas le bébé, comme le veut l’adage. « Tu finiras assassinée. Par toi. Par moi. » (p. 10) Cette prophétie, qui reproduit la régularité de l’alexandrin ternaire (4/4/4), sonne comme une promesse et comme une menace. Mais l’ambivalence est là encore de mise : cette future assassinée est aussi et d’abord la dédicataire de l’œuvre, voire la récipiendaire de l’enfant poétique que constitue le recueil achevé.

Pourtant, L’Eau du bain n’est pas du tout la tentative de psychanalyse d’une fille sous l’emprise de sa mère. Le lecteur habitué à la lecture des classiques y verra bien plutôt une réflexion morale très aiguisée sur la maternité. Le goût prononcé de la locutrice pour les aphorismes renoue avec la grande tradition des moralistes du Grand Siècle.

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Photographie de Rim Battal © Rim Battal. Le tatouage signifie « feu » en arabe.

La syntaxe même reprend, adapte et subvertit les codes de la langue classique : « L’amour, ça apaise parfois. Encore faut-il le savoir faire. » (p. 19) Dans la première phrase, la rupture de construction avec reprise du sujet par le pronom « ça » donne certes à la sentence une tournure tout à fait contemporaine mais l’étonnant et audacieux choix qui consiste dans la seconde phrase à faire remonter le pronom complément « le » devant le groupe verbal au lieu de suivre l’ordre aujourd’hui naturel (« savoir le faire ») témoigne de cette recherche continue d’une langue classicisante faite pour rompre avec l’immédiate contemporanéité.

Et comment ne pas relever, dans la formule « comme si l’on eût pissé son âme » (p. 45), ce splendide plus-que-parfait du subjonctif à valeur d’irréel du passé hérité de la grammaire latine !

L’autrice a pu confier qu’elle travaille toujours avec le Littré sous les yeux. Mais avant même de recueillir cette confidence, celui qui rédige ces lignes n’a nullement été surpris de voir le grand lexicographe faire une apparition dans le recueil. La locutrice, malicieusement, le consulte et le cite à propos du substantif « éjaculation » (p. 66). Il faut le dire : Rim Battal est une poétesse doublée d’une grande linguiste.

De la sorte, il est clair que cette eau de L’Eau du bain a filtré à travers de nombreuses strates. Le pessimisme de La Rochefoucauld en est une. La musique de Billie Holiday en est une autre, qui survient à la faveur d’un souvenir de lycée, du temps où la poétesse vivait au Maroc. Mais le terme de strates mérite peut-être d’être corrigé. Il serait plus juste de parler de plis, ces plis dont parle précisément la locutrice dans son évocation du nombril : « En apprenant que j’étais enceinte la première fois, ma grande hâte était de voir se défaire mon nombril, se déplier ce que ma mère avait noué trente ans plus tôt. » (p. 33)

Le lecteur du recueil doit reproduire ce dépliage, cette explication. Car les plis et les replis de ce nombril, ce sont aussi ceux du livre, de ses significations et de ses références. L’eau n’a pas de pli cependant ; elle est plutôt dotée d’une profondeur ; elle possède des paliers. Strates, plis, paliers. Que le lecteur choisisse la métaphore qui lui convienne tant qu’il s’attache à fouiller dans le recueil comme la sage-femme dans le placenta tout juste expulsé !


Rim Battal, L’Eau du bain, collection Dans le vif, éditions Supernova, décembre 2019


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