Entretien avec Béatrice Mauri

Portrait de Béatrice Mauri © Jean-Pierre Rey

Béatrice Mauri vit et écrit à Bordeaux. Après avoir travaillé en hôpital de jour et dirigé le SAMU social de Bordeaux durant quatre ans, elle se consacre depuis 2013 entièrement à l’écriture.

Elle a publié notamment Marasme (La Crypte, 2014), Iench (Moires, 2016), La Fautographe (LansKine, 2019) [1], Juste encore le bonheur (Fidel Anthelme X, 2019), ainsi que plusieurs textes dans les revues N 4728, remue.net, L’Intranquille, Triage, Sarrasine et TXT.

Nous sommes loin des écritures tièdes avec cette œuvre poétique singulière, nous sommes dans le brûlant, dans la chair profonde de l’écriture, ― là où bat le cœur de la langue.

Rencontre avec une poétesse pour qui l’acte d’écrire se veut viscéralement féroce.

Si Laure Gauthier crée des œuvres que je situerais entre essai et métafiction, Rim Battal construit une œuvre plus personnelle au sens où l’origine autobiographique du matériau est évidente. Dans votre livre Marasme chaque paragraphe semble être le fruit d’une observation (la répétition du motif de l’iris montre l’importance du regard dans ce texte). En revanche Iench et La Fautographe paraissent plutôt appartenir à la fiction. Diriez-vous que votre poésie relève de la fiction, voire de la narration ?

comment dire – je sais que je ne sais pas – les classements de genres littéraires sont effectués par des tiers – je travaille trafique ma langue en clandestine – mon rapport au réel est puissant instantané – mon regard insiste excise rend admis cible un mouvement – il découpe une vision au plus près pour tenter de rendre un motif – je ne cherche pas en ce sens une composition imaginaire car c’est l’instant quotidien sous l’œil qui va composer le temps et l’étirement du motif – c’est une partita une marée  souvent accidentelle – vacante à la vision que je note par mots pour y définir ce que je tente d’appréhender de façon quasiment obsessionnelle – c’est comme un sentiment une sensation que je souhaite porter au plus près pour le rendre sonore sculpté au lecteur – essayer de dire montrer le sang de l’être vivant parfois meurtri éconduit violenté –

dans  chaque récit il y a le réel – non la fiction et la narration – Iench est loin de cela – la partition exprime des motifs de corpus qui tentent une vivance – la langue est une musicalité qui sert le corpus – non la fiction –

chaque livre cité existe avec un fond et une forme qui accompagne ma nécessité engagée d’affleurer le réel sans le briser le juger ceci pour ouvrir le possible à des voix/voies qui n’ont pas plus leur mot à dire –

je tiens le réel à l’œil pour demeurer en lisière de l’instant poétique porté –

obstinée du concentré de motifs je peux reprendre un mouvement plusieurs fois/versions pour être au plus près de la sensation que je souhaite apporter au lecteur – je m’éprouve dans mon carré comme un navigateur sur sa planche d’écriture qui tangue aux marées sociales – me vient alors à l’esprit  le  « coin de table » de Bonnard – une révélation pour moi un choc à Beaubourg – un sans voix d’émotion tant l’abstraction et la structure de l’œuvre portent fort – je pourrais aussi citer Morandi – une exposition vue au musée d’Art Moderne qui m’a bouleversée à vie que j’ai parcourue avidement avec du papier cul dans les oreilles pour le silence tant il y avait du monde qui passait sans voir – tant de variations puissantes autour de l’obsession picturale d’un homme son atelier et ce plateau tournant qui déposait un sens à la vie – un peintre plus préoccupé du faire sans les usages – il était dans l’acte de voir –

l’acte d’écrire pour moi est mal élevé – c’est une recherche perpétuelle qui s’ouvre ou pas sous la plume – il a besoin pour exister de tirer la chasse des aimables intentions –

Dans Marasme le texte est structuré en paragraphes courts. Deux paragraphes, séparés par un espace vierge, occupent chaque page. Je disais l’importance du regard porté sur ce qui entoure la narratrice ou le narrateur dans ce texte. On vous devine observant des scènes quotidiennes qui vont servir de matériau au poème. Prenez-vous des notes dans un carnet tout en observant ce qui vous entoure avant de retravailler à votre table le texte, comme le peintre dans son atelier peint d’après ses croquis ?

dans Marasme ce que vous nommez les espaces vierges sont pour moi des temps blancs aussi importants dans la forme / fond que les blocs – ils posent l’espace de parole et le révèlent –

pour tenter de répondre aux croquis liés à mon regard au quotidien – j’ai en nécessaire besoin comme une couturière de mettre en brode des tas de bouts de points d’aiguilles pour coudre réparer créer – cela reste longtemps dans mon esprit d’où les matériaux pour inscrire des bouts de motifs – la photo que je pratique souvent en marchant inscrit des petites parts instinctives qui serviront ou pas au récit –

Marasme s’est imposé de façon urgente et vitale – le début des délocalisations en masse des usines – inondations terribles et surtout l’arrivée des bandes passantes à la télé des chaînes d’infos résumant un drame en un slogan indigne / nous y sommes encore et même plus – je tenais en compte-fil  à rendre des instants de vie sociale abandonnés – les blocs sédimentés dans le récit inscrivent les traces laissées – d’autres récits non publiés encore portent la même intention – celle de la tension mise en place dans la forme par le temps blanc – Mortier publié dans Triage chez Tarabuste est sur la même recherche – même agitation nécessaire pour porter l’œil – j’ai pour chaque récit une photo qui me suit sur la table d’écriture jusqu’à la fin – même si elle semble loin du propos elle concentre ma structure mon squelette pour y inscrire de la chair autour – le carnet ou les carnets sont présents pour ne pas perdre l’œil / ils structurent en mots-clés mes pensées essentielles les canevas qui construiront le travail – la vidéo aussi est présente pour le mouvement musical et l’instant de tension en lien au réel – récemment pour mon dernier récit j’ai aperçu une araignée qui tentait désespérément de monter sur son fil mais une goutte d’eau en bloquait le passage – je l’ai observée longtemps puis je l’ai prise en zoom vidéo – ceci pour garder ce temps  de filage  – pour essayer de mettre en motif la dernière partie de mon récit vers une converse avec Louise Bourgeois – j’ai à ce jour écrit cinq versions de ce motif sans encore de satisfaction – trop d’esthétique encore comme dirait un de mes amis poètes – ces matériaux  me permettent de tenir le vide avant le moment d’écrire sur la feuille papier – il me faut là aussi de la matière /plusieurs stylos plumes – porte-plume et différents papiers (toujours trouvés dans des papeteries avec leur arrière-boutique pleine d’un papier d’hier – invendu) pour écrire selon la tension de ma main – avant de taper une fin –

pour moi le clavier est très difficile – il faut rendre « au propre » le travail – ce temps de froideur je l’accompagne de musique pour adoucir cette tension-là –

je ne peux également pas me passer de musique lorsque j’écris – je fais une sélection selon mon récit – il peut y avoir / Léo Ferré / le Fado / Bach / Mozart/ Morton Feldman / Mahler… etc. / et Eddy de Pretto / Christine and the Queens/ Christophe / Bashung etc.

tout alors est mis en situation pour tenter la page d’écriture – en sachant que tous mes récits sont composés d’au moins huit versions papier avant d’être finalisés – les matériaux sont espacés pour tenir un graphe poétique du jeu vacant social de vivance afin de percevoir à ma table mon temps engagé clandestin de langue –

La table de travail de Béatrice Mauri © Béatrice Mauri

L’esthétique à l’œuvre dans vos livres mêle à la fois une dimension plastique, – que je souligne dans vos propos lorsque vous parlez d’une vision « sculptée » pour les lecteurs, des « blocs » taillés de Marasme, ou encore à travers l’importance que vous accordez au choix du papier et des stylos (l’acte d’écrire) -, et une dimension sonore, musicale (« la langue est une musicalité »). Les dimensions sonores et visuelles sont deux aspects que l’on oppose souvent. Comment appréhendez-vous l’acte d’écriture ? Pour vous est-ce l’aspect sonore ou l’aspect visuel, graphique, qui prévaut ?

avant d’aborder votre question principale je souhaiterais revenir sur « l’esthétique à l’œuvre dans mes livres » – non – je chasse férocement l’esthétique – je pourrais revenir sur Aristote et le sens du « beau » – mon travail est disharmonie – absolument – au sens de la recherche de motifs dystrophiques avec de l’accidentel des fissures des troubles inadaptés à la conscience collective tout en étant absolument réceptif aux moindres oscillations de la vivance –

je me méfie de moi – je ne complais pas au « beau » plaisir de me lire – de même je n’ai pas de complaisance pour les « bien écrits » même si le plus souvent ils sont lus – soi-disant bien plus lisibles – faire l’effort de lire n’est – peut-être plus – la première des actions du lecteurs – loin de lui en vouloir je trouve parfois que chercher une partita de sensations permet un regard vers soi non dirigé et non solutionné d’avance pour éviter l’effort de – les rares lecteurs qui me lisent m’écoutent cherchent fouillent ressentent prennent le temps du livre pour parfois revenir à un motif perdu – qu’il soit de la langue /du corps/ du vécu –

la notion d’esthétique ne réside « que pour le plaisir de soi à se regarder écrire »  et malheureusement  ce plaisir se propage dans ce temps présent – et blablate autour d’un « je » facile rapide court de préférence en renvoyant le lecteur dans des rouages confortables où il n’est plus nécessaire d’approfondir une pensée – la poésie signale alerte et dérange – en tant que poète l’acte d’écrire est pour moi féroce – l’esthétique appartient aux moutons vidés de conscience sans vrai orifice pour chier sur ce qu’on leur donne à bouffer – comment défendre un sens poétique dysharmonique là où les « bien-écrivants » pensent implacablement  – l’enfantillage social est bien en route – ceci étant souligné –

l’acte d’écrire pour moi est sédimentation de pensées de dessins de photos etc. – une incubation avant la tension fulgurante de l’écriture – le choix du papier selon la pression du stylo-plume la bibliothèque musicale etc. je n’appréhende rien au début – c’est au moment où le corps des mots prend du volume qu’il m’est enfin possible de continuer vers une urgence – une marée qui va définir la forme du travail – le sonore irrigue les mots leur imbrication pour un sens en contre-portée – rien alors ne prévaut du sonore et du visuel – ils font front commun pour écrire – tout se conjugue dans le phrasé – là où ils se séparent et bien malgré moi c’est par mes lectures – je préfère grandement un CD de ma voix qu’être en corps sur scène / identifiée en tant qu’auteur –  le corps du texte sert à lui seul la / les voix portées – Iench a été mis en scène – quel bonheur pour moi de voir les comédiens s’approprier ma langue avec leur perception – je préférerais que mon travail soit lu par d’autres que moi ou en feuilleton sonore pour La Fautographe par exemple –  car cela est pour moi un épuisement physique de lire – j’ai toujours l’impression de surajouter à la partita déjà écrite – cependant je le fais car c’est toujours un bonheur d’être invitée par des personnes qui aiment mon travail et c’est important de les remercier par ma présence – je n’oppose pas le sonore et le visuel – que faire d’un regard sans voix d’une voix sans regard –

Vous dites que tous vos récits sont composés d’au moins huit versions différentes. Retravaillez-vous vos textes jusqu’à l’usure ? Privilégiez-vous le souffle ? Conservez-vous les différentes versions de vos manuscrits en pensant à de futures archives ?

retravailler jusqu’à l’usure ? la structure du récit fait usure – le fond doit fonctionner comme un squelette entourant la chair – pour La Fautographe il y avait une nécessité impérieuse de poser les portraits en marge plus étroite que la narratrice – ils prenaient leur place  en os du récit – quelle ne fut pas mon émotion lorsque Catherine Tourné m’a fait part de la mise en page du livre – là où j’avais à peine souligné l’os en belle archéologue elle a insisté sur l’étroitesse de la marge  des portraits – aérant de fait l’air de la chair du texte – de même pour la couverture ou son choix de couverture structurée avec une ligne de faille pas droite fut un très beau choc pour moi – il y a eu profonde compréhension de mon travail –

Version de travail de La Fautographe © Béatrice Mauri

je ne définis pas le nombre de versions – ce sont elles qui me définissent – j’use en réparant en permanence pour que les temps blancs du squelette tiennent – je ne jette pas  ces versions – elles restent près de moi le temps d’écriture du prochain livre – lorsqu’il est fini je prends les versions de La Fautographe les regardent une dernière fois et les placent dans une boîte en repos – je peux parfois y revenir mais  cependant  dans mes carnets j’ai déjà collé des mouvements non utilisés pour éventuellement les reprendre pour un prochain récit – les versions sont mémoires de mon corps au travail – les soustraire pourrait être une blessure à mort au sens de l’écriture – elles respirent mon souffle de tension à la plume – les rythmes plus ou moins dilatés de la narine ouverte ou obturée presque en apnée – l’archive ? – non – je ne suis pas intéressée par cela – mon écriture est incandescente – d’autres peut-être un jour s’en préoccuperont – je crois que cela part d’un « autre » – peu de l’auteur – je pense également que cela tient de ce que l’on veut laisser ou pas – pour ma part je suis née « presque morte » sans rien et je quitterais ce monde de la même façon –

les carnets anciens retrouvés sont un temps laissé qui peut raviver un motif du présent en réparation – ils sont retour et envers de mon immédiat – ils questionnent une perspective possible ou pas – étant la mémoire usitée du travail à la table –

Qu’est-ce qui vous conduit chaque jour à votre table ? Écrivez-vous aux mêmes heures ? Vous dérouillez-vous les doigts pendant plusieurs minutes ou heures avant d’écrire ? Devez-vous forcer un peu les choses pour que l’écriture vienne ?

non pas tous les jours – je n’ai pas cette régularité – je suis à ma table tous les jours mais pour lire / prendre des notes / dessiner / choisir des photos regarder des œuvres qui m’apaisent m’intriguent et j’écoute la vie réelle / les mouvements de ma rue ou des terrasses autour de mon coin de ciel / vérifier mes stylos-plumes les nettoyer pour qu’ils soient prêts / écrire à des ami(e)s poètes – j’incube l’écriture des jours semaines avant le tempo l’urgence aussi – à l’encre / il y a des notes partout mots-clés sensations / je regarde et renifle autour / stockage de vidéos / sons et images / et peu à peu presque en accident un mouvement prend le dessus et s’impose –

je repense à Nathalie Sarraute qui allait dans le bruit d’un bar car la sonnerie des clients de son mari avocat la dérangeait – elle écrivait en matin de régulière – elle le vivait ainsi sans vraiment le penser – seul le bruit de la sonnette la faisait se déplacer – ce tempo à la table n’est pas si simple où qu’il soit –

dérouiller mes doigts ?! – sourire – disons que je m’applique à dérouiller mes lombaires et autres plissures douloureuses avant la table – écrire sans compter le déverrouillage de la nuque en mode de style poivrier à l’ancienne – il me faut faire tournailler ma tête pour décoincer un temps libre à l’écriture – travailler le bon coussin de dos et écrire en « tant pis » l’énergie  d’y être – cela  prend tout jusqu’à la douleur – oui –

Version de travail de La Fautographe © Béatrice Mauri

Vous arrive-t-il de passer une journée ou une nuit entière à écrire pour finalement tout jeter à la corbeille le lendemain ?

non pas – ou vraiment très en rare – cela arrive lorsque la vie réelle enfle tout comme une baudruche prête à exploser pour un « tout » qui donne rien – ici cela tient au « tout dire » de l’autobio qui n’intéresse personne –  au sens de la littérature – (le témoignage c’est un autre tempo de dire) et dans ce temps social – on confond bien toutes ces nuances importantes – le « je » doit appartenir aux « véritables » victimes – pas à une dramaturgie sociale du tout /tous victimés –

ceci étant dit – sur une nuit d’écriture je ne jette rien – je découpe des blocs de phrasés que je colle dans le carnet de mémoire accompagnant le récit en cours – je ne les utilise pas ici – je surligne ce qui est « au plus près » en sachant que mon ici peut être raclé relu plus tard comme une pâte à reposer un ou deux jours – je m’enregistre également et je retranscris cette nouvelle voix sonore en sédiment supplémentaire – pour l’ajuster en moderato – tenter juste toujours –

Carnets © Béatrice Mauri

« Bon qu’à ça », répondait Beckett à la question du numéro hors-série de Libération « Pourquoi écrivez-vous ? » en 1985. Et vous, pourquoi écrivez-vous, et plus précisément pourquoi de la poésie ?

pour reprendre Beckett lorsqu’on lui demande comment ça va – il répond : « je me le demande » – alors comment répondre à ça – vaste truc – les récits les plus près de ma poétique sont Juste encore le bonheur merci à Frédérique Guétat-Liviani Maury des éditions Fidel Anthelme X qui a compris – / Mortier (65 pages réduites à 12 pages pour Triage – trop d’espaces blancs) – Marasme / et Reste(s) : (ancien titre « pour un peu »  mais Antoine Emaz m’avait dit qu’il y avait déjà un titre idem et m’a conseillé de le changer ) – (non publié)  – corrigé par Antoine Emaz  lu par Jacques Dupin après notre rencontre au CAPC de Bordeaux [musée d’art contemporain de Bordeaux – NDLR] / apprécié par Yves di Manno mais refusé après tant de belles choses dites et espoirs – je me souviens lors de notre dernier dîner ensemble – les derniers mots d’Antoine Emaz : « fais-le  lire  jusqu’au bout – fais-le  circuler »

Iench et La Fautographe sont également en poésie – sans doute pour le fond et la forme… je ne sais pas – je ne décide pas – et je suis une femme dans une communauté d’hommes – qui n’hésitent pas (pas tous) à dire : « comment osez-vous écrire comme un homme ? – « vous vous servez de vos amitiés de poètes pour obtenir un regard critique sur votre travail ?! » etc. – je suis là et je ne fais que commencer à dire n’en déplaise – alors vraiment – je ne sais pas trop mais j’espère toujours – je bouge les fonds et formes pour porter au mieux une voix – celle des autres  –

je me demande tous les jours pourquoi j’écris – sans doute pour sauter des murs d’intolérance et de bêtise – pour engager ce qui ne se dit pas –

comme dirait mon ami Philippe Rahmy – « saute au-dessus de cet entre-soi » – j’écris en reconstitution de crimes non causés de voix en enfer – je m’applique à réfléchir le temps en sédiments à partir d’un pinceau qui par touches tente de porter un cri pour demeurer en vivance – sans jamais tomber –

Vous évoquez la réaction d’hommes, parfois violente, à votre encontre. Très récemment un compte a été créé sur Instagram appelé « Balance ton éditeur ». Ce compte a pour but de dénoncer les problèmes rencontrés dans le milieu de l’édition et de soutenir les victimes ou témoins de mauvaises pratiques, de violences et de toutes formes de discrimination, d’agression et de harcèlement. Pensez-vous qu’il soit important de révéler ce qui se passe dans ce milieu souvent idéalisé et parfois opaque ?

tout d’abord la violence n’appartient pas qu’aux hommes elle appartient à tous – et si il y a violence verbale écrite sur un envoi de manuscrit c’est que le texte ne laisse pas « indifférent » – je ne connais pas ce compte Instagram – toute forme d’expression est intéressante – pour ce qui me concerne je préfère tenter essayer de ferrailler avec la personne « irrespectueuse voire sexiste » afin de trouver une autre voix/voie de rencontre – si cela ne peut se réunir par la converse – je passe – parfois douloureusement – pour exister toujours à mon écriture –

rien n’est révélé sauf en soi-même – je n’ai pas de rapport idéalisé à ce monde – j’en connais son opacité et son entre-soi souvent injustifiables – facilement décisifs sur des choix souvent discutables – je crois que l’entre-soi de la poésie aime mettre en jeu – créer des « Icare » puis –  les laisser retomber au sol – esseulé(e)s – pour ma part je fronde toujours un « possible » –  m’occupant à moi-même face à l’attente de l’éditeur potentiel –

Vous avez travaillé avec différentes éditrices et éditeurs. Diriez-vous que votre travail a été le même ou a-t-il été différent selon les maisons d’édition ?

oui d’évidence – je pense que chaque auteur a sa propre rencontre éditoriale – pour ma part à chaque fois c’est une rencontre à un regard – une proposition qui ne m’appartient déjà plus – je lâche prise et ne pinaille pas sur la mise en page et la couverture – je dis ce qui m’apparaît important – je crois conduire un texte déjà abouti – de ce fait  il n’y a pas à y revenir – je fais confiance à la proposition pour atteindre le lecteur – et – à chaque fois il y a eu « une profonde » rencontre à mon récit – cela est puissant – le ferraillage existe lorsque l’autre exige et démembre le récit – veut à tout prix « réécrire mon travail » – j’ai cédé il y a des années pour être « lue » – au prix d’une grande douleur qui ampute – cela n’est plus aujourd’hui – je ne concède plus à ces extrémités de « pouvoir » sur un de mes textes – les mails échangés avec Paul Otchakovsky-Laurens m’en ont donné la force et l’énergie –

Dans un entretien, Catherine Tourné, éditrice de La Fautographe, confie [2] : « La poésie propose une expérimentation de la langue, mais pour moi, elle doit aussi porter une nécessité et s’adresser à l’autre. Pour moi, la langue poétique, par sa force, par sa capacité à aller à l’essentiel est ‘‘nécessaire’’. Elle touche et permet aussi par son jeu d’interroger la réalité. » Diriez-vous, à la suite de votre éditrice, que la poésie permet d’interroger la réalité ?

oui pour sûr – je pense être un poète du quotidien engagé – je tente de toucher à l’expression du drame de l’histoire – j’essaye d’être au centre d’une crise quelle qu’elle soit – dans la nécessité d’agir sur son cours – en « reportage » poétique qui affleure le récit de l’histoire sans le politiser – lorsque je parle du fait de porter une poésie « engagée » c’est par les bas-reliefs de la réalité afin de la sublimer –

Comment résiste-t-on, quand on écrit, au risque de contamination dans sa langue du discours normatif ? Est-ce par une réflexion sur l’écriture elle-même ? Ou est-ce en cherchant sa propre voix, sa propre singularité au plus profond de soi-même ?

je ne résiste pas car je ne tiens rien de prime abord – et pardon mais tout ce qui est normatif me fais suer – écrire est un acte – on peut en vivre ou en mourir sur la page comme dans la vie – le seul moment de résistance est celui où on libère ce que l’on croit tenir sans fioriture sur le papier – je ne choisis pas ma singularité et/ou ma voix – cela me constitue comme aller pisser manger aimer rejeter creuser pour dire –

Vous avez évoqué votre amitié avec Antoine Emaz. Avez-vous le sentiment d’appartenir, non à un courant (existe-t-il encore aujourd’hui des mouvements littéraires ?), mais à une génération d’écrivains et de poètes ?

génération de poètes ? – intéressant – j’ai des amitiés avec des poètes de langues poétiques si différentes – la poésie est une histoire de géographies – de cultures variées – de dialectes – de langues étrangères et de tons divers – je perçois parfois des temps de « distances » de générations – et c’est bien – tout temps d’expression poétique quel qu’il soit est vital pour « dire » – en effleurant le drame d’où qu’il soit – tout dire parfois revient à ne rien dire et ne pas être entendu –

mouvements littéraires ?! – non – en existe t-il  aujourd’hui ? – ben cela ne me préoccupe pas et m’ennuie – je demeure dans mes marées à contre-courant –

« Ce sont ici que figures de hasard, manières de traces, fuyantes lignes de vie, faux reflets et signes douteux que la langue en quête d’un foyer a inscrit comme par fraude et du dehors sans en faire la preuve ni en creuser le fond, taillant dans le corps obscurci de la mémoire la part la plus élémentaire – couleurs, odeurs, rumeurs -,tout ce qui respire à ciel ouvert dans la vérité d’une fable et redoute les profondeurs. » (Louis-René des Forêts, Ostinato)

Dans votre entretien avec Liliane Giraudon pour Poezibao, en réponse à la question de la langue maternelle imposée, vous parlez de votre « langue [qui] vient de l’impossible immobilité de dire » [3]. Aharon Appelfeld évoquait les silences de son enfance comme matrice de l’écriture. Les silences de l’enfance sont-ils le terreau nécessaire à l’éclosion d’une voix propre, unique, celle de tout écrivain et poète ?

lorsque je parle d’impossible immobilité de dire j’évoque un silence empli de terreur que même l’immobilité ne préserve plus – les silences enfantins mobilisent une énergie incroyable pour tenir avec – c’est comme une occlusion d’amour insupportable – éclore de cette monstruosité relève d’une tétanie de gorge qui empêche la bouche d’exploser – la langue devient alors un univers d’intériorité imaginaire qui se construit de sons de visions d’images avant de pouvoir dire – écrire – j’ai eu longtemps le sentiment à l’extérieur de ma tête de n’être qu’un morceau de viande suspendu par les pieds face à un silence assourdissant d’horreur –

alors : « il faut que je sache ma langue pour la posséder, mais ne faut-il pas que je l’oublie pour qu’elle me possède ? » (Bernard Noël, Le livre de l’oubli)

c’est peut-être par l’oubli nécessaire de la langue prononcée par une langue « maternelle » que les silences s’ouvrent à une voix – une voie qui vidange pour tenter l’acte d’écrire –

« Je veux la solitude pour y déposer en paix mes possessions » (Virginia Woolf par elle-même, Monique Nathan)


Entretien réalisé par courrier électronique de mars à mai 2021. Propos recueillis par Guillaume Richez. Photographie de Béatrice Mauri en une – Maison de la Poésie, Nantes, novembre 2019 – DR

[1] À lire, notre critique de La Fautographe : https://chroniquesdesimposteurs.wordpress.com/2019/12/30/la-fautographe-de-beatrice-mauri/

[2] http://salon-litteraire.linternaute.com/fr/roman/content/1945222-interview-en-liaison-avec-le-marche-de-la-poesie-catherine-tourne-directrice-des-editions-lanskine

[3] https://poezibao.typepad.com/poezibao/2016/03/entretien-avec-b%C3%A9atrice-mauri-par-liliane-giraudon-.html


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