ils : défaut de langue de Natyot et Tribu de Nathalie Yot

« On parle de défaut de langue quand ce qui sort de la bouche est altéré voire transformé par ce défaut. ‘‘ils’’ est un défaut de langue », écrit Natyot dans ils : défaut de langue [1].

Dans les trente-trois textes dont ce livre est composé, l’autrice interroge ce que la langue dit de nous, à notre insu. Ce qu’elle continue à dire, même quand nous ne parlons plus. Quand nous sommes en couple, au travail, à la piscine, dans le métro, au zoo, vieilles, vieux, mort·e·s. Quel est le référent du pronom personnel sujet ils ? Une femme et un homme ? Plusieurs femmes et un seul homme ?  Pourquoi pensons-nous immédiatement que le référent est un homme ?

« les muscles servent bien

les muscles sont efficaces

les muscles des machines

ils se mettent torse nu

tout le monde voit les muscles

tout le monde voit l’efficacité » (« la bagarre »)

Mieux qu’un essai de sémiotique, la poétique de Natyot piège la langue en hackant le système de l’intérieur pour en faire une arme de réflexion. À chaque nouvelle occurrence de ils c’est à la fois le réel qui se troue un peu plus ainsi que la matrice inconsciente (l’activité cognitive de représentation) qui sous-tend nos systèmes de représentation du monde et de l’autre.

« ils vont vieillir avec

ils vont vieillir dans

ils seront des familles vieilles

puis des familles mortes

et les murs seront toujours là » (« le chantier »)

La poétesse fait remonter à la surface du langage les dimensions historiques, culturelles et politiques, en montrant que celles-ci ne sont pas neutres dans la production du sens. Non seulement la signification est toujours en construction (ce qui relève de l’évidence en poésie mais moins dans l’usage quotidien) mais surtout elle n’a rien de neutre.

« ils la suivent dans la rue

la rue est nuit sombre

ils sont saouls

ils ont bu des litres

ils lui parlent de loin

elle ne répond pas » (« le viol »)

Ce qui affleure dans l’écriture percutante de Natyot c’est toujours cet usage singulier et inquiet de la langue pour dire le sujet et le quoi, le comment, le pourquoi (« parfois le dehors / le dehors est sans paysage »).

« ils mettent leurs affaires dans des cartons

[…]

ils y sont attachés avec des sentiments

des sentiments anciens

ils ont chacun leurs objets à sentiments anciens » (« le déménagement »)

La narration se construit ainsi par empilement de vers, mot à mot, verbe à verbe, et leur scansion, qui fait tenir l’ensemble par ce martèlement régulier, tient lieu de base rythmique sur laquelle la voix de la poétesse vient s’appuyer pour réinitialiser le langage. Se dire elle. Se dire nous. Car je est une autre.

Avec ce nouveau récit Nathalie Yot explore une fois encore les tabous de notre société, poursuivant un questionnement amorcé avec son premier roman, Le Nord du monde, dont nous avions rendu compte ici-même lors de sa parution [2]

Ce qui distingue néanmoins Tribu du précédent roman de l’autrice, c’est moins l’esthétique si caractéristique de son écriture que le parti pris narratif ici à l’œuvre : ce livre est une tentative de phénoménologie de la perception, l’œuvre étant centrée sur la métamorphose, en train de se produire, de la conscience.

Les trois protagonistes du roman, Elvire, Mina et Yann, vont changer, pour revenir à un état quasi bestial (« Je lui parle comme à un animal, exactement de la même manière, avec des mots-chaleurs, pour le convaincre de revenir » p. 45). Or, Nathalie Yot ne décrit pas l’expérience de cette régression : elle écrit, de l’intérieur, la perception de cette transformation. Et c’est là toute l’originalité de ce livre.

Les exégètes ont insisté sur le motif récurent des mains, motif notamment mis en relief par l’illustration en première et quatrième de couverture. Cependant, l’axe principal de lecture du texte tourne autour du regard. Lorsque Nathalie Yot écrit « Les yeux du public sont rivés sur elle, sur ses doigts qui dévoilent toute la blancheur du dedans » (page 10), la main d’Elvire importe en fait bien peu, elle n’est qu’un intermédiaire entre les yeux et l’intériorité du personnage.

Le texte qui relate la rencontre entre Mina, Elvire et Yann est à cet égard révélateur : « Ils s’enlacent dès qu’ils sont assis et c’est là que je les vois pour la première fois. Elle qui regarde partout. Lui qui la regarde elle. » (p. 19) [3]

C’est dans cette séquence que non seulement Mina voit le couple pour la première fois, mais c’est aussi la première fois que la narratrice est désignée comme telle avec l’irruption soudaine du « je » dans le récit. Nous sommes déjà page dix-neuf et Mina fait sa première apparition, dans la position de celle qui regarde, en pensant à tort ne pas être vue alors que Mina est vue mais aussi lue, le regard des lecteurices sur elle faisant partie intégrante du dispositif narratif.

L’autrice joue, et continue par la suite de jouer pleinement, de l’ambivalence du rôle de sa narratrice. Car tout dans Tribu repose sur l’ambivalence. Tout est fondamentalement, sauvagement, équivoque.

« Avant je regardais droit devant, seulement ça, le devant. Maintenant je regarde les côtés aussi. On peut voir beaucoup de choses sur les côtés. Plus que devant. Devant c’est loin. Les côtés c’est près. » (p. 146)

Le regard ne renseigne pas sur le dehors, sur l’extérieur, mais bien sur l’intérieur : « Le décor et les gens sont amovibles, tout le temps on remplace, tout le temps on repeint devant les yeux parce qu’on se lasse, mais dedans ça stagne. Je stagne. » (p. 129)

D’où la nécessité d’une tribu. Ou plutôt d’un attribut. Pour s’appartenir.


Natyot, ils : défaut de langue, collection « Sur le billot », la Boucherie littéraire, juin 2021

Nathalie Yot, Tribu, collection « La Sentinelle », La Contre Allée, février 2022

[1] Le livre n’est pas paginé. Nous indiquons par la suite le titre des poèmes.

[2] https://chroniquesdesimposteurs.wordpress.com/2019/02/13/le-nord-du-monde-de-nathalie-yot/

[3] Nous relevons également dans les deux paragraphes suivants : « mes yeux », « on ne se voit pas », « on se voit », « je vois », « à la vue », « regards » et « voir » (pp. 19-20).


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