(I Can’t Get No) Mastication de Jean-Luc Bizien

 

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Avant de s’attaquer aux premières mesures de (I Can’t Get No) Mastication, il faut vous dire quelques mots sur la collection Club Van Helsing dont le roman de Jean-Luc Bizien est l’un des douze titres.

Le Club Van Helsing c’est une collection (désormais culte) créée il y a tout juste dix ans (joyeux anniversaire !) par Guillaume Lebeau et Xavier Mauméjean. Douze romans écrits par treize romanciers différents (non, ce n’est pas une erreur de calcul de ma part, l’un des romans a été écrit à quatre mains et six pieds sous terre) ont ainsi vu la nuit entre 2007 et 2008 aux éditions Baleine (à qui l’on doit une célèbre série en rapport avec un céphalopode).

Chaque roman est centré sur un monstre ancré dans l’imaginaire populaire : vampire chez Guillaume Lebeau, loup-garou pour Jean-Luc Bizien, Golem face au Djinn chez Maud Tabachnik, Léviathan pour Philip Le Roy… Un club de chasseurs, dirigé par Hugo Van Helsing (le descendant de l’ennemi juré de Dracula), affronte ces créatures infernales.

« Ce soir, je sors. J’ai mis mon blouson, et mes bottes. Jeff Healey s’époumone dans mon Walkman. Ce soir, c’est la fête. La culasse de mon flingue laisse entendre un claquement parfait. J’ai des chargeurs plein les poches. Ma dague. Mes fioles. Le matériel de base – loin des gadgets qu’utilisent certains de mes confrères. J’aime sentir la proie.

Lui laisser croire qu’elle a une chance.

Je monte le son. Je claque la porte. Mes bottes ferrées griffent le macadam, les gens s’écartent devant moi. Ils ont intérêt.

Rock’n roll. » (page 17)

Le ton est donné dès le prologue. Ou plutôt la tonalité. Assurément rock. Jean-Luc Bizien nous plonge immédiatement dans l’ambiance d’un Paris underground gothique, sombre, violent. Un démarrage à cent à l’heure carrément foutraque, genre trip halluciné sous amphét. Le romancier nous embarque à bord de son thriller en nous pilotant, bottes en cuir au plancher, à tombeaux ouverts.

La pulsation ralentit lorsque Vuk rencontre le mystérieux Winston Lester Takakura, histoire de nous fournir les quelques explications d’usage. Jean-Luc Bizien ne s’embarrasse néanmoins pas des figurants. Les golden boys de Takakura, personnages secondaires, sont uniformément des « complets gris » qui se ressemblent tous. Des loups-garous de Wall-Street. Pas de temps à perdre. L’essentiel tient en deux lignes de coke :

« […] on n’entrait pas au service de M. Takakura.

On lui vendait son âme. » (p. 64)

Pauvre lecteur, tu ne comprendras certainement pas tout ce qui se passe dans les premiers chapitres qui font alterner en un rythme effréné le point de vue de Vuk et une narration plus classique à la 3ème personne. Ça va vite, très vite. Jean-Luc Bizien avoue avoir écrit ce roman en quinze jours chrono « pour [s’]imposer un rythme rock’n roll ». Et pour ça, vous allez en prendre plein les yeux et plein les oreilles, au son tonitruant d’une playlist saturée de guitares 100 % rock (Jeff Healey, Motörhead, Billy Idol, Sopor Aeternus, Nick Cave, Craddle of Filth).

Aussitôt les explications expédiées, on redémarre sur les chapeaux de roue. Et si pour toi les créatures de la nuit se limitent aux dandys mollassons au teint blafard de Twilight, mec, passe ton chemin ! On ne veut pas d’un navet, on veut de la bonne série B revisitée façon Une nuit en enfer (From Dusk till Dawn) de Robert Rodriguez, avec des cervelles qui giclent et des meufs qui se trémoussent. Et pour ça, on va être servis !

Le mec en blouson et bottes de cuir, donc, c’est Vuk. Vuk aime les flingues, les gonzesses, les bastons et le rock.

« Un instant, j’ai songé à dégainer et à lui filer un demi-chargeur dans le buffet, histoire de régler ça vite et bien. Mais les balles en argent coûtent un fric fou, et je leur fends la tête au préalable, pour qu’elles explosent au contact. Le dégât est considérable. Je veux dire : sur un homme normal, ça n’est plus de la boucherie, c’est du kebab. » (p. 25)

Mais ce que ce vétéran serbe de la guerre des Balkans recruté par Van Helsing pour casser du vampire ignore, c’est qu’il est en train de changer

« Elle me dévore les entrailles, lentement, avec délices. Elle me bouffe les tripes, me déchiquète les organes un à un. Elle plonge les dents dans ma viande, elle boit mon sang et mes humeurs, elle taille mon foie en lambeaux, mâchonne ma rate, mord dans un poumon. Elle me dévore de l’intérieur et elle grandit. » (p. 15)

Vont alors se succéder les scènes gore, comme lorsque Vuk découvre des cadavres fraîchement déchiquetés (p. 57 sq.), ou encore quand il affronte une bande de lycanthropes bien décidés à en découdre avec lui.

« Mon doigt presse doucement la détente. Une simple pression, et la balle va filer droit entre ses yeux. En pénétrant le lobe frontal, elle se brisera. Les quatre morceaux d’alliage vont tournoyer, transformant sa boîte crânienne en shaker. Sous la pression, ses yeux vont être expulsés, tandis que de ses narines giclera une bonne partie de la mixture. » (p. 72)

Le gore n’est cependant pas exempt d’une certaine beauté dans ce roman : « […] la gosse qui convulsait explose dans un bruit mat. Sa tête projette des filaments glaireux et rougeâtres, qui vont se plaquer sur le visage de porcelaine de la chanteuse, zébrant de carmin sa peau laiteuse. » (p. 18)

Ou plus loin : « Mes forces s’échappent, avec ma vie, dans un bouillonnement rubis. » (p. 193)

L’humour d’ado attardé (revendiqué par l’auteur) de Vuk (son alter ego) crée un effet de distanciation salutaire, un humour qui déborde du cadre réglementaire du texte pour se propager jusqu’aux notes de bas de page, comme quand Jean-Vuk explique ce qu’est un code K9 en concluant : « Quand vous ne savez pas, vous me demandez. » Avant d’implorer : « Et moins fort, Craddle of Filth, s’il vous plaît ».

Une connivence se tisse au fil des pages entre Vuk et le lecteur, le romancier jouant à fond la carte de la complicité avec son personnage qui s’adresse directement au lecteur, comme à un pote de longue date, comme si on trinquait ensemble derrière le comptoir d’un bar mal famé, ce qui a pour effet de créer un lien de sympathie (for the devil) immédiat.

Seul inconvénient, l’humour crée un effet de distanciation qui altère le suspense. On ne tremble pas. On rit (souvent, très souvent). Il faut en prendre son parti (merde, c’est bon de rire parfois). Et question répliques, Jean-Vuk en a plus que de cartouches dans le chargeur de son Desert Eagle. Une véritable rafale de jeux de mots foireux, de vannes d’ado. Pour notre plus grand plaisir. Comme ici, juste après que Maximus vient de tuer un dealer :

« –Il était chiite, je te dis.

-Et alors ?

– Et alors, je l’ai fumé.

Il me laisse perplexe une seconde et rajoute :

– J’adore fumer du chiite. » (p. 141)

Lire dix ans après sa parution cette petite pépite, c’est comme découvrir la version entièrement remastérisée d’un film culte à la pellicule granuleuse restaurée dans ses couleurs d’origine et tout le bordel.

La fin très ouverte laisse la possibilité de suites que le romancier appelait de ses vœux dès 2007 (voir son interview ici). Les monstres ne meurent jamais ! Jean-Luc Bizien a donc poursuivi les aventures du Vuk sous le pseudo de… Vuk Kovasevic (quand je vous dis que c’est son alter ego ! mais personne ne m’écoute, bordel !). Huit romans (épuisés) ont été publiés entre 2010 et 2011 chez Vauvenargues.

Allez, la dernière punchline avant l’apéro :

« […] ce sont les humains qui nous offrent nos plus beaux terrains de jeu et nos meilleurs alibis. Parce qu’ils ne croient plus en nous. En fait, nous avons copié le diable. Le plus belle des manœuvres, la plus habile, c’était de persuader les hommes que nous n’existons pas ! » (p. 108)

Rock’n roll, dude !


(I Can’t Get No) Mastication de Jean-Luc Bizien, éditions Baleine, collection Club Van Helsing, mai 2007.

À lire également dans la même collection l’excellent thriller de Philip Le Roy Léviatown.

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