Entretien avec Hala Mohammad

صورة مع المايكروفون[1]

Couv.Prête-moi une fenêtre_300dpiPoétesse et réalisatrice, Hala Mohammad est née à Lattaquié, au bord de la mer, en Syrie. Elle a réalisé plusieurs films documentaires dont le très remarqué Voyage à travers la mémoire (2006) qui suit trois intellectuels et anciens prisonniers d’opinion sur le lieu de leur détention, la prison de Palmyre. Ses recueils de poésie en langue arabe, Sur cette douce blancheur (1998), Un peu de vie (2001), Cette peur (2004), Comme si je frappais à ma porte (2008), Le Papillon a dit (2013), ont été publiés à Beyrouth. Elle vit à Paris depuis le début des événements qui déchirent son pays natal.

Plusieurs de ses poèmes ont été traduits en anglais, français, allemand, suédois et turc pour des magazines culturels et des anthologies. Elle est régulièrement invitée dans des festivals littéraires internationaux. En 2014, elle a rédigé un appel pour la Syrie qui a été traduit et diffusé en plusieurs langues à l’occasion d’une invitation au festival de littérature de Berlin.

« La maison a beaucoup changé / Après ton départ » : c’est par ces mots que s’ouvre son très beau recueil Prête-moi une fenêtre, publié en avril 2018 aux éditions Bruno Doucey, dans une belle édition bilingue servie par la superbe traduction d’Antoine Jockey.

Portrait d’une poétesse en exil. 

Qu’est-ce qui a conduit votre main à ce geste si rare, tremblé, précieux, de l’écriture poétique ?

Jusqu’à maintenant, quand je termine l’écriture d’un recueil, j’ai peur de ne plus pouvoir en écrire un autre, j’ai peur du vide. Le vide est un tyran, il nous livre à la peur, au manque de confiance, à la lâcheté, à la soumission. Ce défi du vide m’a amenée petit à petit à avoir ma voix.

Capture2À chaque fois que je termine un recueil, je me jette dans le commencement, le commencement est un moment plein de silence, plein de promesses. Le commencement est un moment d’égalité, démocratique, où il n’y a ni vaincus ni vainqueurs. Un moment où on a le choix de prendre notre propre chemin plein d’espoir. C’est l’opposé du vide qui est un chemin unique, sans issue, sans pluralité, imposé. Un prisonnier oublié. Oui, c’est l’oubli.    

La poésie, c’est comme la vie et la mort, à égale distance entre ces deux extrêmes. Sans doute c’est pour cela que la poésie existe, pour se poser les questions et faire l’éloge de la fragilité de l’être et de la non-violence.

Je me suis accrochée à une paille de noyée pour ne pas tomber dans le vide. Ma paille c’est la poésie. La résistance à ce vide est le premier instant qui m’a poussée à me réfugier auprès de la poésie. C’était l’instant d’une mémoire collective qui m’a sûrement encouragée à prendre ce chemin. La poésie c’est aussi quand cette mémoire collective des absents frappe à votre porte. Alors vous ouvrez.

Capture4Dans mon enfance les poètes itinérants passaient souvent, tardivement dans la nuit, chez nous dans notre village. Ils étaient de la famille lointaine de mon père. Ils nous chantaient les épopées de la poésie classique arabe. La voix de ma mère aussi qui chantait toujours à la maison, des chansons traditionnelles qui racontent l’amour, le courage, la nostalgie et l’humour… Je crois que la poésie pour moi c’était cette appartenance à cet univers du mot, à l’imaginaire du mot. L’imaginaire c’est la première conscience de l’inconscient.

Le premier poème c’était un poème d’amour pour la Palestine. J’avais 14 ans. Je n’étais pas Syrienne dans le poème mais Indienne, Peau Rouge. Dans l’imaginaire de la langue arabe, j’ai eu beaucoup d’empathie avec les Peaux Rouges.    

Vous avez réalisé des films documentaires et vous êtes poétesse : d’un côté, un cinéma « objectif » et de l’autre la forme la plus extrême, ou pour mieux dire, la plus libre, de l’expression de soi. Est-ce à dire que vous ne croyez pas à cet « entre-deux » que serait la fiction romanesque pour raconter la Syrie ?

La réalité en Syrie depuis 7 ans, depuis 2011, l’année où la révolution pacifique s’est déclenchée dans les rues, dépasse la fiction, c’est une réalité qui ne ressemble plus à aucune réalité ni à elle-même, c’est le chaos, la violence, l’impunité. C’est vider la réalité et la vérité de leur sens, les rues des chemins qui mènent à l’autre. C’est le vide, c’est l’abandon, c’est l’oubli, c’est l’extrême, c’est l’injustice permanente depuis 7 ans. Pendant ces 7 ans, on a occulté systématiquement la vérité. On a adopté le récit du régime et on a effacé le récit du peuple. Pour cela, le documentaire est devenu la fiction de soi-même. Le narrateur. Quand votre quartier est bombardé par des barils d’explosifs, ce n’est plus votre quartier, c’est une négation extrême de votre existence. Car vous n’êtes plus là. Le bombardement c’est le récit de la dictature. Il n’y a dans cette réalité aucune vérité puisque il n’y a pas de justice. Le documentaire est devenu le narrateur de cette vérité occultée, qui mène la réalité à témoigner, à ne pas céder, à raconter ces mille et une nuits d’injustice qu’ont subi les Syriens pacifiques qui ont dit « non » à la culture de la barbarie en prenant le chemin qui mène à l’autre. Ce chemin même c’est le chemin de la poésie.

Rares sont les poètes syriens traduits en français à l’exception d’Ali Ahmed Saïd, plus connu sous le nom d’Adonis, né comme vous à Lattaquié, plusieurs fois cité pour le Prix Nobel. Lui aussi vit en France. Existe-t-il une diaspora syrienne ? Avez-vous des relations avec d’autres écrivains et intellectuels syriens vivants en Europe ?

La Photo[1]Il y a effectivement une diaspora syrienne en Europe et en France : plasticiens, écrivains, journalistes, musiciens, chanteurs, poètes, etc. Le régime du dictateur a menacé les artistes et les intellectuels pacifiques et démocrates. C’est un régime cruel au point qu’il se croit capable de nous arracher nos rêves. C’est pour cela qu’il y a tant de Syriens qui meurent sous la torture, que des centaines de milliers de prisonniers d’opinion sont derrière les barreaux. Tout cela pour punir un peuple qui a osé réclamer un pays libéré de toutes les barbaries.

Daesh a assassiné un poète avec son fils à Deir ez-Zor [ville de Syrie – ndrl]. Personne n’a parlé de ce crime. C’était un citoyen pacifique et démocrate. Dans les geôles du régime, des jeunes meurent sous la torture. Les services de sécurité et les chabiha [groupes d’hommes armés en tenue civile qui agissent en faveur du régime – ndrl] ordonnent aux manifestants pacifiques de clamer «  Bachar est dieu ! ».

Le poète Naser Bondek a été arrêté par les services de sécurité en 2014. Il est toujours en prison. Le poète Nazem Hammadi a lui aussi été arrêté par les extrémistes en 2013. Il est toujours porté disparu. Il a été poursuivi par le régime, alors il s’est réfugié dans la Ghouta, une banlieue de Damas, là ou le régime a gazé la population avec le gaz sarin. Le régime, pendant qu’il arrêtait la population pacifique démocrate révoltée, a relâché en 2012 les leaders des extrémistes islamistes détenus derrière les barreaux. Ils ont occupé depuis la fin de 2012 la Ghouta en jouant le même rôle que le régime. Tout cela pour parler d’abord de ceux qui n’ont pas eu la chance de s’échapper et de prendre le chemin de l’exil et ils sont une majorité malgré cette énorme diaspora.

Oui, nous nous connaissons, poètes de plusieurs générations. L’exil nous a unis ainsi que la tragédie. Cette tragédie nous a rapproché aussi des tragédies des autres peuples et a ouvert les cultures des uns sur les cultures des autres.  

Pour revenir aux poètes syriens traduits en français, ou dans d’autres langues européennes, c’est une pensée douloureuse car très peu on été traduits par le passé. Il y a plusieurs années, un recueil du poète syrien Mohammad Al Maghout (1936-2006) avait été traduit par le poète marocain Abdellatif Alluabi. C’était l’un des pionniers de la poésie libre arabe qui a vécu toute sa vie en Syrie. J’ai réalisé un film documentaire sur lui sept mois avant sa mort.

Les éditions Bruno Doucey ont traduit la poétesse syrienne Maram Al Masri qui vit en France. On a traduit aussi quelques poètes libanais, irakiens et égyptiens en France, mais très peu. Depuis le début de la révolution en mars 2011, des poètes ont été traduits en plusieurs langues européennes. La poétesse syrienne Fadwa Souleimene (1970-2017), exilée en France depuis fin 2012, a été traduite. C’était l’une des figures emblématiques de notre révolution pacifique. Elle avait manifesté à Homs, où le régime diffusait sa propagande mensongère sur les manifestants en les qualifiant de terroristes. Dans les tribunes, elle chantait la liberté avec une autre icône, le gardien de but Abdel Basset Al Sarout. Elle démentait le récit du régime. Le festival de Sète lui a rendu hommage cette année par la voix de l’écrivaine et poétesse Murielle Szac. Invitée au festival en 2017, Fadwa y avait fait forte impression.

En Allemagne, il y a eu aussi des traductions de poètes syriens, en Italie, en Grande-Bretagne, en Espagne aussi… Il me semble que commence à se créer, entre le milieu de la poésie et les poètes syriens, une relation de profondeur.

Je suis très reconnaissante, profondément touchée par l’accueil de ma maison d’édition, de mon éditeur Bruno Doucey qui m’a accueillie si chaleureusement, en écrivant ces mots : « Hala, cette maison d’édition aux fenêtres ouvertes sur le monde est la tienne ». J’avais espéré que l’on me prête une fenêtre et on m’a offert une maison et une famille.

Vous êtes la septième enfant d’une fratrie de neuf. Vous avez vécu votre enfance dans le silence et l’écoute de vos aînés et c’est de ce silence même et de cette écoute qu’est venue pour vous la poésie. Est-ce à dire que la poésie doit mûrir plusieurs années, dans une sorte de recueillement, avant de pouvoir s’épanouir sur la page blanche ?

J’aime cette question. Elle me rappelle mon enfance qui est devenue très heureuse et nostalgique avec le temps… Ce n’est ni de la sagesse ni de la maturité, c’est un moment où l’on ne peut plus garder cette charge de beauté à soi seul, on a besoin de partager avec les autres, c’est une nécessité existentielle le partage, c’est un refuge auprès du besoin. Ce besoin c’est l’amour.

Capture5Enfant, je parlais à travers ma mère, mes sœurs, mes frères, mon père, tous ceux qui m’entouraient, et plus tard, mon fils. J’étais fascinée par ce que racontent les êtres silencieux… les papillons, les fenêtres, l’amour, la robe fleurie de ma mère et sa dent dorée. Nous étions une famille nombreuse. Il y avait un équilibre entre la parole et l’écoute. J’étais l’un des gardiens de cet équilibre. La poésie, c’est peut-être la trace, c’est écrire le silence.     

Il existe très peu de poètes syriens traduits en français, disais-je, peu de livres de poésie arabe classique, à l’exception des odes (al-Mu’allaqât). De même aucune œuvre complète d’un seul poète Omeyade, Abbasside ou de l’époque Andalouse non plus n’a été traduite en français, et il n’y a pas d’anthologie de la poésie arabe classique dans la prestigieuse collection de La Pléiade de Gallimard [1]. Qu’est-ce qui explique selon vous cette absence de traductions en français ?

Il y a des traductions de quelques poètes classiques arabes publiées dans la collection Sindbad chez Actes Sud, comme Mutanabbi, Ma’arri, Abou Nawas et Mahmoud Darwish, entre autres. On a publié très peu de poètes arabes contemporains. Nous avons sûrement plus traduit que nous n’avons été traduits malgré la grande richesse et la longue histoire de la poésie arabe et de la langue arabe.

Nizar Kapani le grand poète syrien n’est pas traduit, quelques poèmes seulement. Le sort des romanciers n’est pas meilleur. Le grand Naguib Mahfouz est devenu célèbre en Europe après son prix Nobel.

Cette question de traduction et de la présence de la culture arabe révèle une distance politique, une ouverture culturelle qui n’existait pas. Nous avons besoin d’un vrai partage culturel, de curiosité et de désir de connaître l’autre à travers sa culture, en dehors des normes et des conditions politiques imposées. D’égal à égal. Étant donné l’état dans lequel le monde dérape, je pense que nous avons plus que jamais besoin d’échanges culturels. Il pourrait nous sauver de l’ignorance, des stéréotypes, des stigmatisations et des amalgames. Et de la haine. Nous avons besoin d’ouvrir nos fenêtres vers l’autre et vers soi, c’est une nécessité, c’est un état d’urgence, donner plus d’espace à la culture qui est l’âme des peuples, l’âme de la paix, la clef de l’égalité humaine et le chemin de la paix. Pas les armements, acteurs de destructions massives, cette sale guerre dans la quelle la Syrie a été traînée et malmenée, le Yémen, L’Irak, et d’autres pays et de peuples. Il faut que cela cesse, c’est une responsabilité humaine. On tue la culture. C’est une alerte mondiale qui doit alerter tout le monde. La guerre c’est une gomme géante qui ravage la raison, la pensée, la liberté et les valeurs humaines qui nous réunissent tous.

Comment s’est faite votre rencontre avec votre éditeur Bruno Doucey ?

Je suis arrivée de Syrie à Paris fin 2011 et je ne connaissais pas le milieu poétique français. En 2012, l’Institut des Cultures de l’Islam à Paris m’a honorée en me donnant carte blanche pour organiser des soirées poétiques pendant deux ans. C’est ainsi que j’ai été amenée à rencontrer les milieux de la poésie, de la traduction, de l’édition. J’ai souhaité ensuite être publiée par les éditions Bruno Doucey. Il y a une énergie chaleureuse, poétique, qui nous parvient de cette maison d’édition.  

J’ai rencontré mon éditeur il y a 3 ans au festival de Sète « Voix vives de Méditerranée en Méditerranée » qui est l’un des plus importants festivals de poésie en Europe. Des personnes viennent vivre la poésie avec les poètes et les éditeurs. Un de mes poèmes a été publié dans l’anthologie du festival parue aux éditions Bruno Doucey. Quand j’ai terminé mon recueil Prête-moi une fenêtre, je leur ai envoyé mon manuscrit… j’ai attendu… la réponse venant de la part du poète-éditeur a surgi, l’élégante couleur rouge du recueil ensuite… ainsi une famille. Je me sens profondément plus confiante en moi.

Avez-vous travaillé en collaboration avec le traducteur Antoine Jockey sur le texte français ?

Antoine est un grand traducteur, il a traduit des poètes arabes que j’aime. Je suis ravie et le remercie pour son travail sur mon recueil. Nous avons discuté longuement, et grâce à ces échanges tout au long de son travail sur mon livre, nous sommes devenus amis.

Quelles sont vos lectures favorites et quelles influences vous reconnaissez-vous ?

Capture6Je lis de la poésie et je lis d’autres choses que de la poésie, de la littérature arabe. Parmi les poètes : Mahmoud Darwich, le grand poète palestinien, le poète irakien Padr Shaker Al Sayab, le poète syrien Mohammed Al Magouth, le poète libanais Bassam Hajjar… Mes influences viennent aussi des chants. J’aime me retrouver dans le mystère de la voix. Le cinéma aussi. De la beauté qui donne confiance et permet d’aimer.

Diriez-vous que Prête-moi une fenêtre et le livre d’une résistante ? D’une exilée ?

Non, c’est juste mon recueil, sans étiquette… c’est ma poésie… à un moment donné de ma vie. Pour moi il y a que l’amour dans ma poésie et la peur de perdre l’autre… les autres… le chemin qui mène à eux… c’est la poésie tout court.  

Dans le premier poème, La maison a beaucoup changé après ton départ, qui ouvre votre recueil, vous vous adressez à votre mère, disparue il y a plus de vingt ans. Est-ce à dire que votre livre est placé sous le signe d’une narration intime ?

Capture7Peut-être. La poésie est une narration intime. Tout est narration… au commencement était la perte, personne n’arrive seul à porter le poids de la perte. Alors est née la narration pour alléger la souffrance. Chacun porte un bout de l’histoire. La poésie allège la souffrance.

Vous avez dit dans un entretien : « La poésie, parfois tu ne choisis pas tes mots ». Alors d’où viennent ces mots ?

Du silence… ce sont les mots du silence. Tout le long de notre existence, nous sommes illuminés et abandonnés par le mystère de la beauté. De cette succession d’abandons, de la mémoire surgit la narration, des mots. Parfois c’est l’inconscient qui s’exprime, on en est étonné. Nature, lumière, victimes, rage contre l’injustice, appels des prisonniers, souffrance des maisons abandonnées… La narration illumine le chemin d’une autre narration. Le mot est un refuge que possède l’humanité, le mot c’est une liberté.

« La Syrie a été dévastée pendant la guerre / Et les souvenirs, mère, / Ne sont pas une patrie. », écrivez-vous page 13. Je pense à ces mots de Georges Perros dans sa lettre à Brice Parain en 1962 : « Le plus beau poème du monde ne sera jamais que le pâle reflet de ce qu’on appelle la poésie, qui est une manière d’être, ou, dirait l’autre, d’habiter ; de s’habiter. » La poésie n’est-elle pas devenue votre propre patrie ?

Ma propre patrie d’origine m’a échappé. Je construis mes poèmes, fragments de réalité et de rêves. La poésie c’est cette fenêtre, le libre choix. Pour le moment il y a la souffrance… Il n’y a pas eu de justice. Parfois un mot égale une vie. Les mots font refuge dans le temps qui est un lieu commun. Où va le mot, c’est sa patrie. Papillon sur un fleuve. La patrie est un lieu de durabilité et de stabilité où l’attente se sent chez elle. La poésie c’est l’attente. Est-ce que cela est une patrie ? Peut-être. Une patrie ce n’est pas forcement une identité. On peut choisir son identité, une identité ouverte sur le temps, au-delà des frontières. L’identité est plus forte qu’un tyran, plus ouverte qu’une géographie, plus récente qu’un passé. Est-ce la justice ? Ma patrie demeure pour toujours cette attente.  

Dans votre poème Comme si c’était une révolution (p. 17), de quelle révolution parlez-vous ? S’agit-il de celle que chaque personne peut faire en elle-même ? Ne croyez-vous plus à la révolution après celles du Printemps arabe ?

La violence qu’a subie la jeunesse syrienne qui a manifesté pacifiquement en mars 2011, et que l’opposition pacifique subit maintenant, c’est l’épreuve de cette révolution. Réclamer la fin du régime totalitaire, mafieux, qui massacre l’opposition démocrate et tous les espoirs pour un changement depuis 40 ans est une urgence.

C’était une révolution pacifique durable que menait le peuple syrien, que menaient leurs maisons, les rues, les fenêtres. Les rêves eux-mêmes, dans des conditions pareilles, sont une révolution. La liberté, c’est dans la nature humaine.

Les forces internationales étaient contre notre rêve. Nous avons vu ce rêve briller dans les yeux de nos concitoyens partout dans le monde… Le Printemps arabe a reflété ce que nous avons en commun. Pourquoi un dictateur comme Assad a-t-il pu détruire un grand pays comme la Syrie et sa culture ? Il a fait ce que les extrémistes sont venus faire ensuite. Pour moi, même la poussière des maisons résiste. Nous sommes là avec nos particules de vie et de révolution. On ne pourra pas nous enlever cet amour de la vie ni notre volonté d’ouvrir la fenêtre vers l’extérieur, vers l’autre, qui est notre continuité… La révolution pacifique n’a pas cessé. C’est demain… et demain existera toujours. Il appartient à tout le monde et j’espère qu’il amènera justice et bonheur.

Capture9Que pensez-vous de ces paroles du poète Jean-Pierre Siméon pour qui la poésie est toujours « force d’objection radicale » ?

Pour moi la poésie c’est la voix des absents. C’est ce chemin intime et profond en quête de la justice.

Dans son livre La Poésie sauvera le monde Jean-Pierre Siméon écrit : « J’ai la conviction que cet exercice de l’intelligence par la lecture du poème qui est exercice du doute, passion de l’hypothèse, alacrité de la perception, goût de la nuance, et qui rend à la conscience son autonomie et sa responsabilité, trouve son emploi dans la lecture du monde. S’adonner à la lecture des poèmes, c’est restaurer en soi les moyens perdus de l’intelligence, se donner à une compréhension courageuse du monde. » Souscrivez-vous à ces propos ?

Oui, j’y souscris mais j’ai besoin de temps pour le formuler, pour qu’une réponse se transforme en question ouverte… J’apprécie la notion de responsabilité… Ça me laisse le choix de réfléchir…

« Et je me suis retirée de la vie », écrivez-vous page 19. S’agit-il d’une retraite, du deuil, de l’exil ?

Il s’agit de rendre hommage à la tristesse de l’humanité. Je mesure les pertes par les mots.    

« Je ne veux pas de fin à ce poème… », lit-on page 21. Ne voulez-vous pas finir ce poème parce qu’à travers votre écriture ceux que vous aimez continuent d’exister ?

C’est encore la peur du vide. Je veux prolonger le temps de l’espoir, qui est ici le lieu d’un poème, tant que c’est possible, pour exprimer à la poésie ma gratitude et mon besoin, pour qu’il ne m’abandonne pas. Pour que je puisse, grâce aux mots, avoir le choix.

Dans le poème Les chansons 1 (page 23), la Syrie est personnifiée, comme si son sort était le fruit du destin et non de ses dirigeants. Est-ce votre vision de votre pays, de l’Histoire, une vision tragique ?

L’un des slogans du dictateur est « Assad pour l’éternité ». Il nous vole notre avenir en s’appropriant le pays pour lui, à jamais, affirmant que ça sera lui éternellement notre narrateur. Oui, c’est une vision tragique. Il n’y a pas plus tragique qu’un pays qui perd sa jeunesse sous les bombardements et dans les prisons… Il faut défendre l’espoir, l’espoir est une nécessité et ce n’est pas un luxe. C’est une question de survie.

Est-ce que vos poèmes sont comme les chansons que vous évoquez dans ce livre, – des coups de poignard (p. 23) ?

Oui ils le sont… mais ils me poignardent d’abord… C’est cette force qui a fait apparaître ces poèmes, la force de l’amour et de la joie, celle des chansons qui nous traversent et nous bouleversent.

Vos poèmes sont comme ces chansons que vous évoquez, « morceaux de patrie », « tatouage de la mémoire » (p. 29). Est-ce à dire que seuls les écrits restent contrairement aux vies et aux maisons détruites par la guerre ?

Capture10Un pays est une histoire sans fin. La Syrie est occupée par cinq forces actuellement : les Russes, les Iraniens, les Turcs, les Américains, et les extrémistes dans le même panier que le régime. Au fil d’histoire, il y a eu des happy ends. J’en espère un qui honore le courage de mon peuple qui a subi autant d’actes de barbarie. Un pays est une histoire sans fin. Tous ces écrits, c’est pour construire notre mémoire. C’est contre l’oubli. Ce sont les chemins qui mènent à la justice. Au bonheur.  

Qui est ce « elle »  que vous évoquez dans ce très beau poème qui s’intitule justement Elle (pages 55-57) ?

Elle est la prisonnière, la femme courageuse, libre, qui a affronté la dictature. C’est Razan Zaituoné, une militante syrienne, écrivaine et avocate, qui a travaillé au Centre de documentation des violations [ONG syrienne de défense des droits de l’hommendrl]. Poursuivie par les services de sécurité du régime, elle a fui Damas pour vivre dans la Ghouta où elle a été enlevée par les extrémistes islamistes que le régime venait de relâcher des prisons. C’est le sort de la Syrie, entre ces deux monstres et ceux qui les financent. Depuis 2014, nous n’avons aucune nouvelle de Razan, ni de ses trois camarades du Centre de documentation, de son mari l’avocat pacifique Wael Hamada, du poète pacifique Nazam Hammadi et de l’activiste pacifiste Samira Al Khalil. Elle, c’est elle.

« J’ai appris une nouvelle langue… la langue du chemin… », écrivez-vous page 71. Cette langue, est-ce celle de l’exil ?

L’exil a deux langues, la langue de la nouvelle vie et l’autre du pays d’origine. C’est la fraternité des deux, l’une est le miroir de l’autre, sa complice et sa profondeur, et son âme. L’exil est un lieu de fraternité et d’une intense empathie.

Vous avez quitté la Syrie en 2011 et vivez depuis à Paris. Envisagez-vous d’écrire en français ?

Capture11J’aime beaucoup la langue française, mais pour que je puisse écrire et vivre l’écriture en français, je crois que je dois redevenir enfant. J’aurais tant aimé avoir ce temps… J’essaye. Mon fils écrit en français, c’est sa langue maternelle. Il y a des traducteurs et j’aime le partage. La traduction est une fenêtre qu’on ouvre vers l’autre, vers soi, qui donne sur la terre du partage. Cette terre de partage, c’est ma patrie.

J’ai fait mes études de cinéma à Paris à la fin des années 80. Mon premier recueil, L’âme na pas de mémoire, je l’ai écrit pendant que je faisais mes études de cinéma. La France me donne la liberté et la chance et le courage et l’amour d’être moi-même. C’est comme si j’écrivais en français. Cette liberté c’est une identité humaine.

Capture12Quels sont aujourd’hui vos projets ?

Antoine Jockey et moi avons terminé la traduction d’un nouveau recueil et j’en ai écrit un autre, un tout nouveau. Je laisse passer un peu de temps pour le relire.

Je vis. Parfois avec ceux qui meurent, je meurs un peu. Puis je revis. Quel bonheur de vivre ! La vie, cet amour éternel : « Sur cette terre, il y a ce qui mérite vie : l’hésitation d’avril, l’odeur du pain à l’aube, les opinions d’une femme sur les hommes, les écrits… »


Entretien réalisé par courrier électronique en octobre et novembre 2018. Propos recueillis par Guillaume Richez. Portrait en une de l’autrice © Oumeya el Ouadie. Autres photographies Droits réservés.

[1] Il convient toutefois de nuancer nos propos : une anthologie de la poésie syrienne a été publiée en mars 2018 aux éditions Le Castor Astral, sous la direction de Saleh Diab. Il s’agit d’une édition bilingue offrant un panorama des divers courants qui ont agité le mouvement moderniste, non seulement de la poésie syrienne, mais aussi de la poésie arabe dans son ensemble, du début du XXème siècle à nos jours.


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